Theodor W. Adorno - Introduction à la dialectique par René Noël

Les Parutions

27 oct.
2026

Theodor W. Adorno - Introduction à la dialectique par René Noël

Theodor W. Adorno - Introduction à la dialectique

 

Non-vrai

 

Ce cours universitaire prononcé par Theodor W. Adorno à l'université Johann Wolfgang Goethe de Francfort à l'été 1958, du 8 mai au 31 juillet, conçu en vingt séances - enregistrées et retranscrites d'après cet enregistrement - à raison d'une heure deux fois par semaine, s'inscrit dans le parcours philosophique d'Adorno commencé dans cette même ville de Francfort par une thèse d'habilitation, Kierkegaard. Construction de l'esthétique dirigée par Paul Tillich, publiée en février 1933, sujet d'étude qui permet alors au jeune chercheur d'y enseigner depuis l'année 1931. La pensée dialectique d'Adorno en cours d'élaboration à cette époque s'appuie notamment sur les philosophies de Hegel, de Kant, de Kierkegaard et sur l'Origine du drame baroque allemand (1928) de Walter Benjamin qu'il cite dans sa thèse et intègre à ses tout premiers cours.

 

Ce cours se situe entre Trois études sur Hegel (1957) et Dialectique négative (1966). La dialectique est une méthode de pensée, mais aussi quelque chose de plus, à savoir une structure déterminée de la chose, une structure dont on doit, en raison de considérations philosophiques très fondamentales, faire un guide de la réflexion philosophique (p. 8). Il ne s'agit plus tant de se conformer aux lois strictes de la déduction ou de l'induction qui nous mènent du monde concret à celui des idées, ou du monde éthéré vers le terre à terre, élémentaire, que d'inscrire au cœur de la pensée la non-identité (qui) intervient en chaque détermination singulière (p. 16). La Dialectique s'oppose aussi bien au tout ontologique qu'au positivisme étroit ainsi que Hegel critique le stoïcisme et l'épicurisme, le mysticisme et la logique, sans se priver de relever en eux les moments vrais qui à leur insu bien souvent ont échappé à leurs publicistes, à leurs promoteurs.

 

La Dialectique n'est pas originale, ne se revendique pas d'une origine, dit à ses étudiants Adorno citant cet aphorisme de Minima moralia (écrit entre 1944 et 1949, publié en 1951), Le tout est le non-vrai, affirmant par-là que le résultat hypostasié, anticipé, imité pour ainsi dire de l'apocalypse, qui efface et se substitue aux processus, aux étapes, aux voies, à la quasi-totalité de la constitution d'un objet réel dont il n'est lui-même qu'un point infime, inconsistant, confine au néant. Non préméditée, ni programmable, la Dialectique ne part pas pour autant de rien. Elle vise une cohérence et la vérité. Pas plus qu'un individu ne peut s'affranchir de l'histoire et des partis pris de la société au prétexte que sa naissance l'autoriserait à faire surgir le monde ex nihilo au mépris de tout ce qui l'a précédé, la Dialectique ne cherche pas une voie originale pour faire parler d'elle. Telle a été sans doute la tendance de Schelling de vouloir se distinguer entre tous, celui-ci dit Adorno à ses étudiants, préféré à Hegel par Walter Benjamin pour orienter ses propres recherches, la figuration du monde de Schelling répondant sans doute mieux à ses aspirations romantiques* non dissimulées.

 

La Dialectique tournée vers ce qui ne trouve pas sa place dans un ordre donné à l'avance de pensées et d'objets, comme le rationalisme naïvement le croyait, et vers ce qui ne peut pas être simplement reproduit dans cet ordre comme dans son système de coordonnées, (Trois études sur Hegel, p. 99) est de fait imprédictible et communique souterrainement avec des domaines insoupçonnés, Adorno indiquant à ses étudiants que c'est à travers son travail de critique musical, à Vienne, qu'il a entendu, vu, senti peu à peu au sein des partitions elles-mêmes que la musique, objet à première vue isolé, partiel - soit une abstraction aux yeux de Hegel -, était faite de matériaux composites a priori sans rapport avec elle, et pourtant de première main, permettant d'arracher le masque qu'elle se donnait jusque-là. Soit la qualité première, essentielle de la Dialectique qui à travers ce geste libère le donné, le rend à son dynamisme, à ses devenirs, à ses trajectoires, à savoir une forme de lecture possible, la moins dogmatique qu'il se peut - à l'époque du capitalisme qui ne conçoit, ne tolère plus l'industrie, la ruse, la métamorphose d'Ulysse, la démesure, l'irrationnel que sous la forme de l'emboutissage de fusions-acquisitions-réductions de coûts, la valeur travail éclipsée à notre époque à nouveau aussi bien que si Karl Marx ne l'avait jamais théorisée de façon exemplaire, inoubliable, soit une évacuation manu militari des qualités par la quantification de toutes formes de rapports au monde de quelque domaine qu'elles relèvent - apte à percevoir à nouveau des médiations, des aspérités jusqu'à libérer l'immédiateté elle-même de son aliénation, la Dialectique n'excluant aucun matériau a priori de son champ d'investigation, d'analyse, d'immersion dans le réel.

 

Il ne s'agit pas d'un retour à une origine, mais d'un voir dans les objets eux-mêmes, les matières en mouvement, à un niveau micrologique, ainsi que dans Les frères et sœurs Toda (1941) ** le petit-fils attardé, retardé, que sa grand-mère vient visiter à l'insu de sa fille - elle et son mari considérant son état, ses façons de parler aussi bien qu'un don précieux du hasard, des dieux, ainsi que l'écrivain Kenzaburō Ōe a vu sa vie, ce qu'il a écrit dans nombre de ses livres, changée du tout au tout par la personnalité de son fils, Hikari Ōe, autiste, sa perception du monde, sa vision des êtres humains subvertie par la vision du monde de ce dernier -, l'invitant à regarder sa salive au microscope, Adorno voyant dans la Dialectique un moyen pratique de voir au sein même d'objets ramassés sur eux-mêmes, immobiles, lunaires, des matières en mouvements constants, faits de matières d'hier en transformation, à l'exemple des observations au microscope de scientiques. Chaque objet décrit propose un modèle qui n'est valide que si celui qui s'en inspire prend en compte aussi bien les devenirs de l'objet lui-même depuis qu'il a été libéré par ce modèle, que les qualités, les timbres de sa propre personnalité.

 

* ainsi que Rainer Rochlitz l'a analysé dans Le désenchantement de l'art : la philosophie de Walter Benjamin, Gallimard, 1992
** voir sommaire ozuesque de Shangols où ce film et une grande partie des films préservés, muets et parlants d'Ozu sont chroniqués.

 

 

 

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