Julien Boutonnier – L’Organe hospitalier par François Huglo

Les Parutions

10 oct.
2026

Julien Boutonnier – L’Organe hospitalier par François Huglo

Julien Boutonnier – L’Organe hospitalier

 

            Julien l’hospitalier (chaque livre accueille son lecteur et réciproquement) boutonne et déboutonne l’attache (et l’attachement —quasi œdipien : Marcel Schwob rapproche la légende de Julien l’Hospitalier du mythe d’Œdipe)— du langage au réel, du réel au langage, en un livre aux multiples entrées (et sorties) dont l’une des portes est la thyroïde, étymologiquement seuil et passage. Il faut s’accrocher, puis il est difficile de décrocher d’un texte qui tient. Même si ça baille (hantise, fantômes flottants), ça résiste (un feuillet de présentation précise que la thyroïde de l’auteur est atteinte d’une maladie auto-immune). « Pélops (…) comprend qu’écrire c’est se tenir sur le seuil de l’eau, avec la main pour corps ». Julien l’Hospitalier devint passeur, accueillit les pauvres.

 

            Pas d’hospitalité sans frontière qui accueille ou refuse, ce refus pouvant devenir plus dangereux que l’accueil quand il repousse des cellules saines ou même vitales. Il arrive que les enjeux politiques et organiques se mêlent, dans une même phrase-collage : « devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile au creux de l’apophyse ptérigoïde, on ne doit point l’oster de sa place, à savoir la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ». Ou : « tous ces muscles estant ainsi ostez, vous voyez paroistre la convention internationale sur la protection des droits des travailleurs migrants (…) il finit extérieurement aux aisles du cartilage thyroïde, dans la région de Genève ». Nul corps n’est parfaitement pur. Chacun « comprend toujours dans son volume quelqu’autre chose que sa matière propre ». Un « cri qui vient du crâne a tout du meurtre / tout de l’Europe / c’est un motif de l’eau / dans l’essoufflement des frontières ». Comme dans le médiastin, qui « loge un vide » entre les poumons, et « tient par cela mesme le diaphragme inspirateur suspendu, luy servant de suspensoire, & de lien très fort ».

 

            Un long ruban de tissu marque-page porte peut-être, en capitales, le programme du livre : « ON VA CREUSER AVEC LES TAUPES ET LES LAPINS, ON VA CREUSER ALORS QU’ON NE SAIT PAS ENCORE LE SENS ? ». Programme rimbaldien, d’ « horrible travailleur », ou trumpien, d’extractiviste forcené (« drill, baby, drill ») ? Le texte assume l’ambigüité. « On entendait millions et millions de griffes / défaire et chambouler le ventre génital immémorial, / (…) si bien qu’on avait l’impression / que c’était la langue elle-même, / en ses innombrables syntagmes et chuchotements, / qui rongeait l’épais du monde / et déposait sa propre épaisseur à la place ». Ambigüité étymologique entre langue maternelle et matière.

 

            La mort de la mère hante le texte. « Une mère est morte / le six avril 1991 / (…) / la buée sur le miroir on dirait la vérité (…) mon frère s’avance vers moi, l’annonce est faite, le sevrage : maman est morte ». Sevrage « pour une prose hanteuse hantée / (…) / Mam’/ je te tète / la langue / et ma bouche / en est toute hanteuse / (…) / Ma bouche hantée chante le sevrage ! ». L’alcool « pallie / voire supplée l’absence du lait ». Par lui, « le verre destitue le sein lignifié » (homophonie et homographie entre le bois et l’impératif du verbe boire).

 

            Les fonctions de la bouche dans la phonation et dans l’ingestion s’échangent, se confondent. Préhensie « attrape une phrase ». Masticatie la broie, Insalive l’imprègne « avec la salive ». Déglutie l’introduit « dans le dieu Zophage » et la dépose dans « l’Escamot », anagramme d’estomac. « La vérité est escamotage ».

 

            Lactée naît de l’arrachement d’Hercule, affamé de naissance et « déjà puissant », du sein de Junon endormie qu’il pompait « comme une tique néfaste et mordeuse ». Le lait « gicle du sein dans l’espace vacant », et « de cette girandole abondante / naît Lactée ». La voie ? Celle d’une sorte de Cogito : « J’ai ce corps hors d’avoir / je ne l’ai pas, d’être jeté / et seulement ce jet / mais ce jet se pense / c’est moi ». Je(t) pense que je(t) pense que je(t) pense : « Le sevrage, un récipient sans fond ». L’acte lacté est danse, ensemencement, « allaitement du destin (…), sperme et lait ! ». Chaque seconde est « dédiée au comblement / de ma bouche hantée ». Le sevrage « se fait bouche, il se fait monde ».

 

            L’acteur « peut se promener dans sa propre bouche, avec les mots des autres ». Son corps « est un dogme qui cherche une formulation », comme une tristesse qui « cherche une hospitalité, elle t’a choisi pour être son hôte, c’est peut-être la tristesse de tout le monde, celle de chacun de nous, c’est peut-être une chance ». L’acteur ou le lecteur. « Pélops lit un livre de la poète Sissel Schlesinger : bouleversement —il y a un corps qui vient et c’est le texte que présente ce livre ». Comment mieux dire celui-ci, sans fin (ou « la fin c’est etc. ») ?

 

 

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