Philippe Jaffeux- Alphabet de A à P par François Huglo

Les Parutions

29 sept.
2026

Philippe Jaffeux- Alphabet de A à P par François Huglo

Philippe Jaffeux- Alphabet de A à P

 

 

            La barre oblique (ou slash) séparant, en couverture, l’ombre de la lumière, la terre du ciel, les lettres noires sur fond blanc des blanches sur fond noir, est déjà là, dès O L’AN / initialement publié par l’Atelier de l’agneau en 2011, où 26 cédéroms enroulent chacun 15 phrases exposant un mot de 15 lettres orthographié avec deux o, et ponctuées par la barre oblique. Le passage du O au P, seule lettre nouvelle dans l’Alphabet réédité par les éditions Jannink (avec une distribution presses du réel), s’opère par transformation du O final en un °, le titre de P étant « 26° E/ 26° N », tandis que la barre oblique est inversée : l’antislash prend appui sur le slash pour former progressivement, à partir de sa base, une pyramide de 26 étages qui n’apparaîtra entièrement que sur la dernière page. Si l’enchaînement des lettres, celui des pages composant chacune, peut être qualifié de cinématographique, le film d’aventures nous emmène sur la piste de 26 divinités animales égyptiennes, historiques et fictives, classées dans l’ordre alphabétique, dont tous les noms contiennent la lettre p.

 

Comme au cinéma (ou dans la bande dessinée), c’est l’image qui commande. Elle n’illustre pas un texte préexistant. Le texte fait image. « Le culte d’un dieu-lion soutient la vigilance d’un regard destiné à légitimer le pouvoir royal d’une image », son « autorité visuelle ». Le pouvoir se fétichise en totem, image animale qui « dépasse les limites d’un univers humain ». À  l’ « ordre cosmique » du roi félin Apedemak s’oppose le « chaos ordonné » d’ « Apep le gigantesque serpent ». Le « taureau Apis » marque la « rencontre inattendue » du « premier signe de l’alphabet » et de « la trace d’un animal ». Sous l’Aleph, « image fondatrice », un taureau « répercute l’écho lointain d’une civilisation où l’homme et l’animal ne faisaient qu’un ». Avec Hâpi, l’homme à tête de babouin, les « grimaces d’une page » adoptent « l’intelligence d’un singe qui protège la rigueur d’une image ». Avec Har-pokhrat, « le regard d’un rapace se confond avec le silence d’un enfant ».

 

Chez Philippe Jaffeux comme dans l’Egypte ancienne, « une iconographie magique s’inscrit dans une quête de l’alphabet pour s’emparer de l’unité d’un monde qui précède la séparation entre l’image et l’écrit ». Ce n’est pas du repli. C’est politique. « La puissance transformatrice d’un héritage iconique ancestral manifeste une rupture avec le monde contemporain des représentations ». Rupture et rythme. La « déesse protectrice » Ipy, « hippopotame femelle », marque le rythme des crues et des « renaissances régulières d’une terre fertile ». Autre cycle, celui des « renaissances perpétuelles du soleil » prend « l’apparence divine de Khepri », l’homme « couronné d’une tête de scarabée ». La respiration d’Opep, « deuxième déesse hippopotame », propage dans l’alphabet « une simple vibration du cosmos », pour que « l’apparition mouvante d’une image » vienne « à bout d’une page figée ». Avec Oupaout, c’est « la respiration envoûtante d’un loup » qui « circule entre des mots trompeurs afin de retrouver la piste oubliée d’une origine vivifiante ». Pakhet est la « lionne qui chasse les illusions d’une technologie domestiquée ».

 

Les barres obliques formant pyramide aiguisent aussi « les dents d’un crocodile sacré », Petsouchos.  L’« animal mi-poisson mi-oiseau nommé Pihorakset » dissout « les frontières de l’alphabet avec une ponctuation primitive ». Piremhotep combine « les attributs d’un lion et d’un ibis ». Les cris de Porseneth sont ceux « d’un chat sauvage recouvert d’écailles de poisson ». Avec Prakhor mue « un serpent doté d’une tête de crocodile ». Avec Ptepharap, passe « la silhouette ailée d’un gardien des rêves ». Il « traverse les strates d’un temps terrestre pour recueillir l’envol d’un silence qui ne peut pas être nommé ». Sepa, « dieu aux mille pattes, magnifie « une intelligence rampante » qui décode par « visions discontinues » un « message souterrain de la terre d’Égypte ». Le faucon Sopdu ouvre « un passage entre le désert et le ciel ». L’irruption de Sopkara est celle d’une peau de crocodile qui recouvre un scarabée. Supharet offre au « corps d’un fennec » les « ailes d’un vautour », et « s’arrache à des lettres désincarnées pour retrouver la chair de son être dans un dessin primitif ». Taphoris dote le corps d’un oiseau « d’une queue de crocodile et des cornes d’un bélier ». Un songe passe avec Upkhet pour « ouvrir un passage entre l’ombre d’un renard et la lumière du cosmos ». Upsara assemble plumes, écailles, et poils. Avec Vopamon émerge « un nom qui précède une créature mythique avant même de la désigner ». Chaque pas de Xaphoris, « chacal doté de six pattes et qui marche toujours en arrière », efface le précédent Le chant d’Yepnoub est celui « d’un singe aux pattes palmées ».

 

L’entretien avec Béatrice Machet intitulé « Écrit-parlé », précédemment publié par Passage d’encres en 2016, trouve sa place après P, dans le prolongement d’un Alphabet qu’il ne peut remplacer, qu’il faut d’abord voir. Le « discours sur mes livres » ne doit pas « prévaloir sur leur contenu ». Alphabet « est né d’une écriture qui commence par l’image » et organise « un glissement de l’écriture vers l’image ». L’alphabet est « une aubaine sacrée parce qu’il se combine à l’énergie inépuisable des nombres pour délimiter une vacuité ou un infini bizarre ». Des « paysages de lignes perdus sur des cartes paginées » forment des îles, comme les lettres dans les Aventures de Philémon de Fred, et le lecteur est invité à poursuivre le « mystérieux voyage », le « voyage enjoué », à converser avec « une vacuité numérisée », avec « l’énergie des morts ». Métempsychose, métamorphoses d’O vide : « L’univers se souvient enfin d’un mouvement qui créa le temps à partir du renversement inaugural d’un espace vide », lisait-on dans P, qui renoue sur un mode mythologique et cosmogonique, avec le bestiaire alphabétique De l’abeille au zèbre, publié en 2023 par l’Atelier de l’agneau. Le cinéma, sur papier ou sur écran, de Philippe Jaffeux, phénix ou Pégase comme son prénom et son nom l’indiquent, fait mieux que celui de Steven Spielberg. Moins bruyant.


Retour à la liste des Parutions de sitaudis