Antoine Hummel - Vexations, une expérience utilisateur par Nathalie Quintane

Les Parutions

6 oct.
2026

Antoine Hummel - Vexations, une expérience utilisateur par Nathalie Quintane

Antoine Hummel - Vexations, une expérience utilisateur

 

Aussi bizarre que cela puisse paraître — Hummel comme modèle accompli du « poète de recherche », livreur de vrais morceaux de théorie dans sa pratique, publié par Sandra Lucbert, accueilli dans la nouvelle (et formidable) Revue des Livres et des Idées—, Vexations est un page-turner : on a immédiatement envie de savoir ; et l’astuce qui consiste à reproduire le fameux [LIRE LA SUITE] des commentaires sur le Net (sans pouvoir y cliquer : je rappelle à toutes fins utiles que ce livre est en papier) ne parvient pas à couper l’appétit : mais qu’a bien pu faire ce damné concierge du conservatoire d’Amsterdam dans les années 80 lorsqu’il a décidé d’interrompre le pianiste (espiègle ou provocateur ?) qui, en guise de bis, a entamé pour son public les Vexations d’Eric Satie, pièce conçue en 1893, à [se] jouer 840 fois ? 

Car la suite s’est effacée avant que le poète la copie-colle, l’obligeant à une sorte d’anamnèse concentrique (le commentaire et son oubli ; le Net comme « activité sans mémoire »* ; une mémoire avec un trou au milieu, comme une vieille pièce de monnaie). 

 

Tel est le pré-texte. Mais Hummel dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit, et puisque, retraçant la généalogie de l’exécution de l’œuvre de Satie jusqu’à nos derniers performeurs (qui jouent la pièce comme on va à la salle), il s’attarde sur le moment fluxus, celui de John Cage — soit la prise au pied de la lettre, l’exécution intégrale, pour la première fois (mais à plusieurs), histoire de voir ce que ça fait —, il donne le texte de ce pré—, et il le donne généreusement, sur plus de deux cents pages, piochant sans complaisance dans son usage pris comme une moyenne : 

 

« Et donc je cliquais à tout-va, dans toutes les directions « 

 

coupé de zooms brefs, tel ce post sur-stylé d’un Figaro introduit par Benjamin :

 

« Le cours de la dopamine a chuté.le capitalisme tardif a transformé la pulsion en dividende. Nos soldats rentraient muets du Chemin des Dames : nos jeunes reviennent hébétés d’une heure et demie de doomscrolling. Non plus riches, mais plus pauvres en intensité ». 

 

C’est le fond extracteur du livre. Drill, baby, drill. Complétons en précisant qu’Hummel ne s’extrait jamais de ses textes (c’est le poète), et que Vexations est sensiblement la suite de Ça joue, où on le suivait dans les turpitudes d’une pré-adolescence (années 90), la suite de Ça joue et le compagnon de route de Le club, témoignage crypté sur les sociabilités d’un groupe (pardon : collectif) de trentenaires plus ou moins désœuvrés (années 20). Soit une manière très spéciale, maso-triste de fond et bouffonne en surface, ou l’inverse. 

 

Or voici qu’ Hummel se place en héritier du Dante de L’Enfer :

 

« Au seuil du deuxième quart du dernier siècle de ma vie »,

 

un Dante toutefois revu par la traduction mélancolique et drôle de Stéphane Bérard**. 

 

En somme, il s’agit de creuser mais en surface. C’est à cela que nous sommes condamnés, c’est là que nous pompons. Hummel en tire d’emblée les outils ad hoc, séries de comparaisons en « un peu comme » à la Lautréamont sur lesquelles s’ouvre le livre : 

 

 « Un peu comme ce blaireau des années 2010, le honey badger, reconnaissable  à la sorte de cape blanche lui courant du front à la queue, à son visage bas, à ses petits yeux noirs logés dans de larges orbites, à ses oreilles, bourrelets en demi-lunes à peine distincts du crâne, et à sa bouche, menue mais remarquablement armée […] »

 

Documentation : histoire de Vexations, vie de Satie, autres pièces d’avant-garde, anecdotes de la vie réelle, comme celle de « ce type devant moi dans la queue de la pharmacie » en plein covid qui demande « quelque chose pour avoir l’immunité », anecdote qui suscite une digression passionnante sur nos réflexes de « petit Klemperer », pointant les « problèmes d’expression » des autres et les décortiquant, tel ce célèbre écrivain allemand à propos des insectes qui vécut centenaire, fut photographié à cheval en uniforme passant devant les arcades de la rue de Rivoli (années 40) et dont j’ai oublié le nom. 

 

Parodies du net : fausses citations, faux commentaires, utilisations plus ou moins débridée de l’IA y compris dans les images, feintes diverses anti-copyright qui finissent par donner des images à la fois horribles et burlesques à la 4chan, dont ce livre est sans conteste un lointain héritier (aussi bien que de Dante, rappelons le)…

 

Le tout télescopé par la langue-tech à tics anglicisée sans cesse en métamorphose, devenue en une poignée d’années d’usage relativement courant, et qui fait descendre à la plomber la prose d’allure diderotienne qui labelliserait, si elle était seule, un texte de littérature moderne. Ne nous voilons pas la face : Vexations salope typographiquement page et fluidité de la lecture, avec ses « cool kids », ses « honey badger », « seamlesness », « lurkers », « edgelords », « Chad », « BoldGlamour »; etc. On (amateurs de littérature et de poésie contemporaines) en est forcément vexé(es). En changeant pour un livre la littérature en « expérience utilisateur », Vexations tente de faire buguer le système — juste avant la panique morale qu’a suscitée l’affaire Thényson Orélien.  

 

J’achèverais bien cette note (le livre est complexe et nécessiterait d’autres lectures) par la question de l’avant-garde et des avant-gardes, traitée de façon assez ambiguë. Dans l’entretien récent accordé à la RDLI comme dans Vexations (partie « Dispositifs »), il établit une continuité entre les inventions des avant-gardes (montages, boucles, réappropriations, etc) et les usages quotidiens que nous en faisons via les outils numériques. J’ai du mal à voir cette continuité : un marteau peut aussi bien servir à planter un clou qu’à assassiner une personne. Quelle espèce de conséquence a le « TTS Squatting sur Twitch » ? On voit mieux « le fonctionnement » et moins le « contenu » ? So what ? À peu près tout le monde s’est amusé à produire des trucs rigolos (« détournement » me semble un grand mot) chaque fois qu’un nouvel outil arrivait. Le numérique est une usine à produire des trucs rigolos. La disruption a ses limites et ces limites sont intégrées d’office dans l’effet disruptif. 

 

Finalement, Vexations se rend à l’évidence : il trouve dans des pièces, marginales mais efficaces, l’effet critique et politique qu’il s’est acharné à essayer de dégager du slop numérique. C’est Satie, bien sûr, mais aussi le Performer/Audience/Mirror de Dan Graham, le Défilé de mode de Tibor Hajas, la Interruption performance de Diego Chamy, et surtout la Scatter piece de Robert Morris, qui lui donne l’occasion d’étaler en image toute l’énormité des composants d’un Data Center — cette image-là, on ne l’oublie pas. Alors oui — et croyez bien que j’en suis quelque part désolée — il y a bien un privilège de l’art, et Vexations en est une démonstration indéniable : c’est là que ça pense. C’est là que ça pense sur une slackline, en se pétant la gueule de temps à autre et en touchant le sol. Peut-être qu’un jour, quand la Commune sera réalisée en actes, n’y aura-t-il plus de privilège de l’art, mais nous n’en sommes pas là. Vexations est cette somme, déstabilisante et fouineuse, compétente et paumée, concernant notre rapport aux « plate-formes », aux IA en général, et à l’écriture assistée en particulier — une somme qui évite de se raconter de belles histoires et des histoires tout court. 

 

* Bernard Noël disait déjà cela de la télévision dans les années 80…
*** Stéphane Bérard, L’Enfer de Dante (éd. al Dante, 2008). 

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