Raymond Queneau et l’Oulipo - Cent mille milliards de poèmes par Tristan Hordé
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Raymond Queneau a publié en 1961 un livre au titre étrange en apparence, Cent mille milliards de poèmes : peu de pages et, pour dix d’entre elles, un sonnet constitué de 14 languettes séparées portant un alexandrin. Le calcul est simple et aboutit bien au nombre de combinaisons annoncé. Le livre est une œuvre qui illustre magnifiquement ce que recherche l’Oulipo (ouvroir de littérature potentielle)*, aussi avec les Exercices de style (la même anecdote racontée 99 fois de manière différente) du même et La disparition de Georges Perec (roman sans la lettre e). Raymond Queneau terminait avec humour sa préface en indiquant quel temps serait nécessaire pour lire ses Cent mille milliards de poèmes :
« En comptant 45s (sic) pour lire un sonnet et 15s pour changer les volets, à 8 heures par jour, 200 jours par an, on en a pour plus d’un million de siècles de lecture et en lisant toute la journée 365 jours par an pour : 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles (sans tenir compte des années bissextiles et autres détails). / Comme l’a si bien dit Lautréamont, la poésie doit être faite par tous, non par un. »
Mais si la lecture complète est exclue, il est possible d’écrire des sonnets en utilisant ceux de Queneau comme base des manipulations, ce qu’ont entrepris quatorze membres de l’Oulipo — quatorze oulipiens. Le jeu est rendu possible par le fait que la structure grammaticale des vers ne varie pas dans les sonnets de facture classique, ABAB ABAB CCD EED, A, C et E rimes féminines, B et D rimes masculines. Le préfacier, Hervé Le Tellier explique le principe simple de cette « recréation » :
On choisira par exemple tous les vers — s’il en existe — qui parlent tous d’aliments ou d’animaux, ou qui sont à l’imparfait, etc. Mais on peut préférer une contrainte formelle : un nombre donné de mots par vers, des vers commençant tous par la même lettre, ainsi de suite.
On lira des sonnets construits à partir d’un thème, c’est ce qui vient le plus vite à l’esprit ; le premier présenté est titré "Alimentaire", avec pour premier vers « Le marbre pour l’acide est une friandise » et, pour dernier, « mais rien ne vaut grillé le morceau de boudin » ; où l’on comprend que l’on peut donner une certaine extension au thème retenu. On lira aussi un sonnet qui retient dans chaque vers au moins un nom d’animal, un autre (Very British) qui accumule les mots évoquant le Royaume Uni, etc., mais les poèmes étrangers à ce type de thème sont de loin les plus nombreux.
On repère (plus ou moins) aisément ce qui a suscité l’écriture, parfois aidé par le titre : "Sonnet d’or" incite à chercher non pas le métal précieux (cependant présent au vers 14) mais la syllabe "or" dans le texte, elle est présente dans des mots, alors, orde, oripeaux, mort, dorade, Chandernagor, rapports, oreilles, d’or, et l’on pourrait ajouter la présence de la syllabe inversée "ro" avec prosaïse, crotte, baroques. On fabriquera d’une manière analogue une série de prénoms dans "Cherche les prénoms" les noms d’écrivains dans "Cherche l’écrivain". Pour le sonnet titré "Raymond Queneau", seule la pratique des textes de l’Oulipo prépare à découvrir le principe de construction : chaque vers contient en grand nombre une lettre des prénom et nom, r dans le premier vers, « Le marbre pour l’acide est une friandise », etc. Un sonnet ne contient aucun adjectif, un autre seulement huit mots par vers. Les combinaisons sont extrêmement nombreuses avec des contraintes qui peuvent être très simples : chaque vers débute par la même lettre, ou par une lettre différente, etc., ou complexe : chaque vers avec un verbe à l’imparfait. Etc.
Les cent sonnets donnent au lecteur l’envie de continuer ce jeu combinatoire. Il dispose dans la dernière partie des dix sonnets de Raymond Queneau, de sa préface (Mode d’emploi) de l’édition de 1961 et, par François Le Lionnais, de la postface (À propos de la littérature expérimentale). L’éditeur a ajouté un portrait de l’auteur et plusieurs reproductions dont la couverture de l’original, la liste des rimes pour les Cent mille milliards de poèmes et des images des languettes. Voilà une édition bienvenue qui montre l’intérêt des travaux de l’Oulipo et permet de retrouver une œuvre peu connue et passionnante de Raymond Queneau.
* Raymond Queneau a fondé l’Oulipo avec François Le Lionnais