revue METTRAY, n° 19, L'élu par René Noël
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Tout homme en vaut un autre
Didier Morin a créé la revue Mettray à Marseille, en 2001. Il publie dans ce numéro de septembre consacré à Jean Genet des photographies de Mettray, J'avais 12 ans lorsque mes parents déménagèrent près de Mettray, intrigué par ce lieu, la pancarte indiquant Village de jeunes sans savoir sa destination, un camp de redressement, ni avoir une quelquonque connaissance de la vie, des livres de Jean Genet - un texte de Georges-François Pottier, Genet et la colonie agricole et pénitentiaire de Mettray, documente précisément l'histoire de ce lieu. Ce numéro Genet fait le point sur les réceptions aujourd'hui de cette existence d'exception. De cette vie remarquable en regard des pratiques, des conventions, des us et coutumes des milieux artisitiques - Philippe-Alain Michaud analyse la figuration de l'image par Genet dans son film, Un chant d'amour (1950). Ce numéro soulignant les singularités de ses façons de vivre la prison, l'homosexualité, de témoigner de luttes sociales et politiques. Jean Genet s'efforçant de traverser les ordres, les confréries, les communautés d'amis repliés sur eux-mêmes sans les trahir, sans trahir sa propre liberté.
La langue natale châtre a écrit Alejandra Pizarnik. Le style de Genet s'apparente à un rapt. Celui de la langue du XVII e siècle, celle de Saint-Simon, proche de la politique d'emprunt pratiquée par Pasolini vis-à-vis des dialectes frioulans et romain. Ces deux écrivains s'étant peu lu partagent cependant une forme d'admiration envers le monde féodal - ce que relève Christian Prigent dans son texte évoquant le sens du merveilleux dans le roman de Genet, Pompes funèbres écrit dans l'esprit de Perceval Le Gallois dont les actions les plus invraisemblables coulent de source aux yeux des lecteurs des cycles du Graal ; la magie simple, naturelle, illogique caractérise ainsi le style de Genet - dit René de Ceccaty à Didier Morin, voyant quant à lui dans La Sentence, 2010, un très grand texte de Genet dans un des entretiens * de ce numéro de Mettray.
La vie belle, l'essentiellement beau et la beauté apparente, les trois choses n'en font qu'une. Le Banquet justement considère tout d'abord la beauté à travers les corps vivants, écrit Walter Benjamin à propos des Affinités électives de Goethe ... là où l'inexpressif et l'apparence sont liés. Ces trois choses n'en font qu'une chez Genet également. Chacune de ces trois choses inscrivant en son cœur ce supplément, participe d'une aura selon ses propres déterminations liées au moment où elle naît, le Mal expose la plénitude de la Beauté, celle qui met en échec le kitsch.
La recherche érotique, me disais-je, est possible seulement quand on suppose que chaque être a son individualité, qu'elle est irréductible et que la forme physique en rend compte, et ne rend compte que d'elle. Cette recherche érotique est fondamentale aux yeux de Genet, puisqu'il précise qu'il n'aurait en aucun cas passé autant de temps auprès des groupes protestataires aux Etats-Unis, en Palestine, si les hommes, leurs manières d'être, d'agir, l'avaient laissé indifférent, rejoignant peut-être ici les motivations des interventions de Pasolini au jour le jour. Cette façon de voir la vie en face, sans médiations autres que les sens s'apparente à cette quête de la Grâce écrit Christian Prigent.
Si le temps est de l'espace qui se meut, il faut donc " démouvoir " l'espace, c'est-à-dire faire en sorte que tout l'espace soit replacé dans sa disposition de 1731 ; c'est à dire que la terre dé-tourne autour du soleil jusqu'à ce que le spectre des étoiles indique une contraction de l'univers ; etc, extrait d'une lettre que Genet écrit du Grand Hôtel de la ville de Troyes en 1974 à Jean-Claude Lebensztejn où il expose son goût pour les voyages métaphysiques. Patrick de Haas évoque dans un texte explorant les écrits sur la peinture de Genet une étude sur Rembrandt inachevée présentée sur deux colonnes **. Celle de gauche décrit le trouble de Genet suscité par une rencontre dans un train d'un voyageur inconnu, d'aspect sale et repoussant, qui lui fait découvrir en un seul échange de regards, comme une brutale révélation, que " tout homme en vaut un autre ", c'est peut-être à partir de cette fraternité faite d'humilité, avec laquelle l'humain " s'écoule " dans un autre humain, que Genet pourra s'engager dans la solidarité avec les humiliés... Avec Angela Davis il rejoint la lutte des Black Panthers. Avec Leila Chahid il soutient la résistance palestinienne jusqu'à écrire Un Captif amoureux constituant l'un des opus majeurs de Genet.
Leila Chahid est citée par plus d'une ou d'un intervenant de ce numéro. Très proche de Jean Genet, son amie Brigitte Curmi lui rend un très bel hommage, après sa récente disparition volontaire. Elle était la force de vie indispensable à Jean Genet, avec qui ce dernier a forcé les portes de Chabra et Chatila pour découvrir l'horreur du massacre du même nom. Leila, c'était l'amitié fondamentale avec Mahmoud Darwich *** qu'elle a accompagné jusqu'au bout. Peut-être aurait-elle pu voir dans le film récent Naza de Yuval Abraham et Rachel Szor s'efforçant de percer à jour les chaînes de commandement ordonnant les exactions commises envers le peuple palestinien, un signe, une lueur d'espoir s'inscrivant dans la lignée du texte, Quatre heures à Chatila, que Genet a pu écrire et publier dans la revue d'Études palestiniennes,1983, grâce à elle.
Le survol rapide de cette livraison de Mettray ne peut omettre de signaler un texte inédit de Jean Genet extrait d'un bloc manuscrit de 1973, Après avoir passé plusieurs mois avec les feddayin, j'écris ce livre, édité dans ce numéro.
* D'autres entretiens de Didier Morin ont lieu avec Danielle Noyon, Marcelin Pleynet, Jonathan Litell. Ce numéro publiant des interlocteurs familiers de cette oeuvre, Albert Dichy, Mohamed Berrada, Daniel Dobbels, et des auteurs d'aujourd'hui, Masao Adachi, Thomas Clerc, Jean-Noël Orengo, Dominique Fourcade, Brigitte Brami, Dominique Eddé, Georges-François Pottier, Ralph Heyndels, Yorick Secretin. Vivien Isnard traçant quant à lui un thème astrologique de Genet.
** Jean Genet, Ce qui est resté d'un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes, Le chemin de fer, 2013. Forme que reprendra Jacques Derrida dans Glas, Galilée, 1974, Hegel et Genet dialoguant intransitivement sur deux colonnes. Galilée, maison d'édition disparue ainsi que Cécile Bourguignon l'écrit dans son blog de Mediapart, le 23 août dernier.
*** Mahmoud Darwich, membre du Comité exécutif de l'OLP de 1987 à 1993, auteur du poème Palestine mon pays, l'affaire du poème, Minuit, 1988