Paul Celan - Poèmes de Czernowitz, 1938-1945 par René Noël

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19 févr.
2026

Paul Celan - Poèmes de Czernowitz, 1938-1945 par René Noël

Paul Celan - Poèmes de Czernowitz, 1938-1945

Quand il fera noir

 

Ruth Kraft, destinataire de la plupart des quatre-vingt dix-sept poèmes de ce livre - dont huit seront repris dans Le sable des urnes, 1946, 1948 - écrit en allemand que son ami Paul Antschel - qui n'a pas encore adopté le nom de Celan * - né en 1920 à Czernowitch lui offre en 1945, le publie en 1985 en Allemagne où elle vit - une édition d'une partie de ces poèmes proposée par Edith Silbermann, leur amie commune, ayant été auparavant refusée par les éditeurs. Trois états initiaux de ces poèmes de jeunesse consistent en un carnet de notes de Tabaresti, 1943, camp de travail où Paul Celan déporté n'en continue pas moins à écrire des poèmes, d'une première version dactylographiée réalisée par lui en 1944, d'un carnet relié en cuir fin 1944, manuscrit. À la traduction de ce livre, Poèmes, prévu initialement sans nom d'auteur, distribué en sept parties, les titres des poèmes écrits en rouge et les poèmes à l'encre noire, Jean-Pierre Lefebvre joint un second ensemble constitué d'une trentaine d'autres poèmes écrits entre 1938 et 1945. La poésie incarne toujours et déjà sans défaillir le centre de la vie de Paul Antschel en cette période où tout sombre, où l'Europe naufrage, où ses parents sont déportés et assassinés, où lui-même s'épuise dans des camps de travail - Celan étant parmi les poètes majeurs du siècle dernier celui qui, rapporté à ses dons en la matière, a singulièrement limité ses écrits en prose, sa vision de la poésie étant incarnée dans ses traductions qu'il pratique depuis son adolescence, étant toujours à ce jour l'un des traducteurs de poètes européens le plus important autant par sa façon de traduire qu'en nombre de poètes et de poèmes traduits.

 

Voyez, celle qui a peur des roses noires, la bleue. (p. 229) Pour la plupart, il s'agit de poèmes rimés, de quatrains, le livre disposant cinq sonnets dans l'ensemble, de la même façon que les vers d'Ossip Mandelstam qu'il découvrira plus tard riment. Ces poèmes ne sont pas une " seconde " réalité dépassant symboliquement le réel, leurs images résistent aux concepts de métaphore et d'emblème " écrira-t-il à propos d'un choix de poèmes de son frère de poésie. La poésie de celui qui, sur la suggestion de la femme d'Alfred Margul-Sperber, devient Paul Celan *, ne change pas. Pas plus que le réel n'est scindé, la poésie de Celan rime selon les modalités du ciel, des constellations

 

CHANT DES ETOILES

 

Rien de ce qui se passe encore au clair de lune, ne saurait

plus jamais être comme autrefois, lorsque le Grand Chariot

nous accueillit à grand bruit. Jamais plus il ne transportera

quelqu'un qu'il aime, comme nous deux jadis, avec tant d'enthousiasme

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Personne au clair de lune ne saurait nous égaler depuis

que cette splendeur absolue là-haut a été la nôtre.

Mon cœur sauvagement rayonne du grandiose message -

Tes cheveux de l'éclat de ceux de Bérénice (p. 171)

 

tangibles qui se sont ni extérieures, ni fuites aux confins, l'écrit et la création fidèles à l'espace-temps reconfiguré, chaque lieu fait de rencontres de ceux qui à travers l'histoire le peuplent, rimes inédites dans l'espace concret du poème là où l'arbitraire des substantifs d'autres poètes, trouve, éprouve ses propres limites, anges et mort, Tuer est une forme de notre deuil nomade... À l'esprit serein tout est pur / de ce qui nous advient en propre, Rilke, Sonnets à Orphée - II, 11, Pléiade, p. 606, Traduit par Maurice Regnaut -, une forme de sacralisation de la violence observe Jean Bollack dans Poésie contre poésie, nie de fait la beauté, la voyance, la liberté dont cette poésie se revendique. PLUS D'ART DE SABLE, plus de livre de sable, plus de maître (Renverse de souffle, traduit par Jean-Pierre Lefebvre, p. 37). La mort est un maître venu d'Allemagne, Todesfugue, fugue écrite probablement par Paul Celan en 1945, est ainsi congédiée par le poète qui ne la lit plus en public, trop proche d'une forme de composition archétypale, solde de tout compte aux yeux des lecteurs pressés d'oublier ce qu'ils tiennent de toutes façons et toujours à distance.

 

La poésie pour ne pas se trahir rime dès lors autrement aux yeux de Celan, non plus sous le régime de rimes embrassées, mais selon une nouvelle exposition des mémoires lues par l'évènement, l'inhumanité, ce que ses poèmes de jeunesse extraient du réel peu à peu, ici et là dans des vers, des poèmes, à travers des expressions novatrices. L'obscur et les ténèbres - Mais nous ne pouvions pas ténébrer vers toi : car il régnait la contrainte de lumière écrit Paul Celan dans le livre Contrainte de lumière, 1970, Traduction de Bertrand Badiou, p. 23 - qu'ils interrogent au terme de joutes verbales entre amis aussi bien qu'hier entre troubadours, se révélant de plus en plus précis, concrets, diserts. Si dès cette période Paul Celan se voit seul, ce n'est pas tant par proximité avec Nerval, l'un des poètes français qu'il préfère et dont il aime réciter à ses amis El Desdichado, que pour des raisons objectives, puisque pas plus Nelly Sachs devenue suédoise, que d'autres poètes de langue allemande tel Johannes Bobrowski, y compris Ingeborg Bachmann et Rose Ausländer, son aînée et autre amie de Czernowitch qu'il reverra à Paris, aucun autre poète que lui n'a cette capacité de lire le monde, l'histoire aussi bien qu'en prose, Franz Kafka l'a réalisé, Jean-Pierre Lefebvre indiquant que dans le poème Légende, Celan convoque l'atmosphère inquiète de la nouvelle de Kafka, Un médecin de campagne,

 

LÉGENDE

 

Viens mon frère traquer l'énigme rouille de la terre

avec moi fouille à la bêche claire.

Je n'ai rien trouvé. Tu ne vas rien trouver.

Mais ce faisant, la terre part en morceau.

 

Quand il fera noir, je t'emmènerai dans ma ferme.

Tu demandes : qui y a-t-il là-bas ?

C'est ma sœur, mon aimée entre toutes.

Souvent le soir descend quand je ne suis pas au bercail...

 

Résoudrai-je, résoudras-tu

l'énigme rouille de la terre

avec une bêche sanglante ?

 

écrit au plus près des sens et des éléments, de la matière, des faits trouvant leurs méridiens in situ déjà dans ce livre de poèmes de jeunesse très riche, très dense, dont seuls un ou deux aspects sont ici indiqués.

 

* Celan, anagramme de Lance, diminutif de Lancelot, de clean en anglais, participe présent du verbe celer par homophonie

 

 

 

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