Ingmar Bergman - Tous les visages de Bergman par René Noël

Les Parutions

9 mars
2026

Ingmar Bergman - Tous les visages de Bergman par René Noël

ngmar Bergman _ Tous les visages de Bergman

 

 

De la magie à l'image

 

Extraits d'archives de la Fondation Bergman et déposées à Stockholm, de programmes de théâtre et de cinéma, ainsi que de nombreux journaux qui ont publié ses interventions au cours de sa vie, les textes de ce livre ont été choisis parmi une masse d'écrits d'Ingmar Bergman comptant ainsi en dehors même des pièces de théâtre, des récits autobiographiques, des carnets de travail, plusieurs centaines d'articles et de textes théoriques distribués dans ce livre en trois ensembles.

 

De l'art et des artistes, premier chapitre où Bergman écrit des vignettes sur l'art, les films, les acteurs et le théâtre. Commentaires et critiques, second chapitre où l'homme de théâtre, de radio et le cinéaste, réalisateur pour la télévision se fait critique de films et de mises en scène pour les journaux suédois. Autofictions, troisième chapitre, où tour à tour en monsieur loyal, le metteur en scène et l'administrateur de théâtre qu'il incarne tous deux bien souvent simultanément tout au long de sa vie se coupent la parole et ironisent quant à l'étendue de leurs prétentions, de leurs mégalomanies que Bergman en tant que membre à part entière du spectacle vivant, ne cesse-t-il de souligner à l'adresse de ceux qui relèvent ses nombreux mensonges et ses contradictions, se plaît à relever autant chez lui que chez les autres. Étonné qu'il est de devoir dire et redire qu'il ne ment pas plus ni moins que les acteurs, qu'August Strindberg et Hjalmar Bergman, ses figures nourricières, ou bien encore que Shakespeare. Il lit La Sonate des spectres du premier à douze ans et écrit pour un séminaire de l'université de Stockholm une étude sur Les clefs du ciel qui marque la fin de la période naturaliste de Strindberg qui par la suite, mêlera volontiers rêve, poésie et réalité (p. 158), ce que lui-même fait et filme dans Persona, 1966, L'heure du loup, 1967, Cris et chuchotements, 1973, si bien qu'autant les spectateurs que les personnages de ces films ne savent plus démêler ce qui relève du rêve, du songe ou de la vie consciente.

 

discrétion, frénésie, suspense, homme moderne, décor simplifié écrit-il pour définir un projet de mise en scène de Macbeth en 1944 (p. 136). Il a vingt-six ans quand il est nommé directeur du théâtre d'Helsingborg et évoque ainsi sa première mise en scène de cette pièce à l'école quatre ans plus tôt, quand le Danemark et la Norvège entrent en guerre avec l'Allemagne : Macbeth me semblait loin. C'était une autre vie, un jeu, un rêve. Un diamant noir, irréel, broyé et perdu à jamais. Le téléphone se mit à sonner. La troupe. Ils étaient mobilisés. Nous avons joué quand même. Comment y sommes-nous parvenus ? Ce n'est pas très important, c'est l'un des rares miracles qu'il nous est donné de vivre. (p. 136). Erland Josephson ne manque pas d'apostropher son ami en passant devant la caméra filmant le tournage d'En présence d'un clown, téléfilm tourné en 1997, d'un joyeux Bergman s'agite et se pavane ! reprenant au bond la tirade de Macbeth La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui s'agite et se pavane une heure sur scène... que le cinéaste inscrit en préambule de son téléfilm.

 

À la sortie du Septième sceau, 1957, Bergman publie dans le programme du cinéma SF (Svenska Filmindustri) une série d'aphorismes rangés sous trois rubriques, Interdit, Autorisé, Indispensable qui n'ont de cesse que de tuer dans l'œuf leurs esprits d'initiative respectifs. Travailler sans cesse afin de s'étourdir et n'avoir plus le temps de penser, produire avec un tel acharnement qu'on finit par oublier ce qui est autorisé pour aller sans heurts ni dénis de la magie à l'image. (p. 60-61) définit on ne peut mieux la vie quotidienne de l'homme de théâtre qui n'entre à l'université que pour mettre en scène et diriger des comédiens, écrire des pièces de théâtre, activité qui laisse peu à peu place à l'écriture de scénarios pour la SF et à l'apprentissage du langage cinématographique qui ne sont à ses yeux que des perfectionnements de ce qu'enfant il a vu dans le mouvement de statues, d'objets chez sa grand-mère, et de ce qu'il a fait, improvisé alors, racontant des histoires avec une lanterne magique, monde de l'imaginaire qu'il filme dans Fanny et Alexandre, 1982.

 

Le tournage de son premier film, Crise, 1946, voit le cinéaste débutant, volontiers cassant et maladroit dans ses rapports avec l'équipe du film tel qu'il se dépeint dans ses biographies, découvrir sur le tas les intérêts bien sentis des professionnels de l'industrie cinématographique et les nombreuses désillusions qui les accompagnent. Du point de vue des erreurs à éviter à tout prix de la part d'un réalisateur, un dépassement du budget exemplaire, des acteurs et des machinistes tirant chacun à hue et à dia..., cette expérience couronnée par un échec commercial est un franc succès tant Bergman en dépit d'un film malgré tout bien réalisé, semble se plaire à collectionner en un seul tournage toutes les maladresses possibles et imaginables qu'un réalisateur se doit d'éviter. Ce film aurait ainsi pu être son premier et dernier long métrage si Lorens Marmstedt n'était intervenu pour défendre le cinéaste prometteur à ses yeux et lui donner une seconde chance de filmer.

 

À l'occasion d'un contrôle fiscal mis soigneusement en scène par le fisc suédois qui provoque son arrestation sitôt médiatisée dans son théâtre, Ingmar Bergman voit s'effacer tous ses repères. Aussi bien qu'August Strindberg éprouvant plus d'une fois au cours de sa vie la fragilité de son monde intérieur, Ingmar Bergman voit la dépression et la paranoïa qu'il pressent et craint depuis sa jeunesse, proche et admiratif qu'il est enfant d'un oncle inventeur d'histoires devenu schizophrène, l'envahir. Tous ses projets de production et de mise en scène sont à l'arrêt. Il est interné plusieurs semaines et acte son exil Cette fois, je quitte la Suède - Lettre ouverte publiée en 1976, (p. 304), qu'il conclut par En attendant, je dis comme Strindberg, quand il était en colère : " Prenez garde, misérables ! Je vous retrouverai dans ma prochaine pièce ! " - au Residenztheater de Munich. Expérience et séjour qu'il raconte dans le texte Presque chaque jour est un plaisir,1979, (p. 108). Bien que dépossédé de sa langue, de sa culture, de ses acteurs, et constatant une certaine forme d'incompréhension entre lui et la troupe munichoise, Bergman réalise en plus de ses mises en scène de théâtre plusieurs films, l'Œuf du serpent, 1977, Sonate d'automne, 1977, De la vie des marionnettes, 1980, son film le plus abouti déclare-t-il à propos de celui-ci où les acteurs allemands sont bel et bien surpris de se voir bergmaniens. L'exil n'a rien altéré des capacités d'Ingmar Bergman de transmettre sur les planches et à l'image son monde intérieur tel qu'il continuera à le projeter revenu vivre et mettre en scène en Suède jusqu'au soir de sa vie.

 

 

 

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