Walter Benjamin - L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique par René Noël

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15 avr.
2026

Walter Benjamin - L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique par René Noël

Walter Benjamin - L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique

Francfort et Berlin à Paris

   

       Friedrich Klincksieck - 1813-1874 - qui a été un temps libraire à Francfort-sur-le-Main, achète une partie de la maison Treuffel & Würtz, fondée en 1796 au 11 rue de Lille, à Paris, libraire éditeur spécialisé dans la vente internationale de livres et successeur de Johann Gottfried Bauer à la tête entre autres établissements à Londres de la librairie internationale de Strasbourg depuis 1749. Paul Klincksieck à la fin des années 1880 se spécialise dans l'édition de livres d'histoire naturelle. Ce qui  conduit ses successeurs à publier une revue spécialisée dans l'esthétique dirigée par Olivier Revault d'Allonnes - 1923-2009 -, et Mikel Dufrenne - 1910-1995 -, qui a diffusé les écrits des penseurs de l'École de Francfort et publié Théorie esthétique de Theodor W. Adorno traduite par Marc Jimenez - 1943-2023 -. Les éditions Klincksieck éditent depuis quelques années la collection Critique de la politique créée par Miguel Abensour - 1939-2017 - aux éditions Payot, dirigée depuis 2017 par Michèle Cohen-Halimi.

 

        Les éditions Klincksieck qui ont publié en 2016 la correspondance complète entre Theodor W. Adorno et Max Horkheimer entre 1927 et 1969 en quatre volumes, ont entrepris depuis 2018 de publier une nouvelle édition des écrits de Walter Benjamin, né en 1892 à Berlin, éditée depuis 2008 par les éditions Suhrkamp et les archives Walter Benjamin de Berlin. Klincksieck publie ainsi des auteurs francfortois et berlinois qui à l'exemple des fondateurs de leurs éditions et librairies ont séjourné en France et ont pensé à partir de l'histoire et des apports des intellectuels, des artistes français de leur époque avec lesquels ils ont correspondu et débattu de vive voix, établissant des dialogues essentiels avec leurs contemporains. Ainsi Walter Benjamin entre bien d'autres activités à Paris, traduit-il avec Franz Hessel entre 1925 et 1930, trois volumes de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust, écrit des essais sur cette œuvre et La tâche du traducteur en 1923 qui pose les bases d'un art de traduire moderne.

 

       L'édition génétique de L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique à l'exemple des autres volumes *de ces écrits complets, comporte les brouillons, les esquisses des pensées, soit les cinq versions de ce texte et une sixième en préparation que Benjamin n'a pas eu le temps de rédiger. Ces différentes étapes de rédaction naissent de ses propres exigences qui le conduisent à extraire du présent des signes d'évolution des utopies délaissées, oubliées, et à délivrer les traditions réputées immuables de leurs mythologies, et des points de vue culturels, des propres contraintes matérielles de ses interlocuteurs, de ses commanditaires et éditeurs. Parmi lesquels les membres de l'école de Francfort qu'il a rejoints peu avant la rédaction de ce texte, la bourse qui lui est attribuée à cette occasion lui permettant de poursuivre ses recherches sur son projet de livre des passages parisiens et de recevoir en 1939, 1940, une invitation à les rejoindre de l'autre côté de l'Atlantique, sachant qu'à ses yeux quitter l'Europe revenait à perdre pied à plus d'un titre. Toutes les données inédites ou retraduites pour l'occasion, les lettres, les rencontres entre les uns et les autres, étant inscrites dans ce livre accompagnées de commentaires et de notes, le tout constituant le Tome 16 de l'édition allemande.

 

     Walter Benjamin s'inspire de L'industrie d'art à l'époque romaine tardive, 1901, (p. 684), (éditions Macula, 2014) d'Aloïs Riegl, historien de l'art dont deux livres ont été publiés par les éditions Klincksieck dans la collection l'esprit des formes, conservateur de musée et critique qui entre autres objets, analyse l'ornement végétal dans l'antiquité et dégage de ses études le concept de volonté artisque alors qu'il découvre avec intérêt les écrits d'Aby Warburg qu'il contacte pour lui présenter ses travaux. De Riegl, Benjamin ne reprend pas seulement l'usage du mot " tactique " au sens de " relatif sens du toucher ". Il a surtout fait sienne sa lutte véhémente contre le peu de valeur accordé par l'histoire de l'art à l'art de la période entre le troisième et le huitième siècle considérée comme étant celle d'un déclin artistique. Son livre sur le Trauerspiel s'opposait déjà à un tel préjugé à l'égard du drame baroque allemand. De même, la théorie cinématographique de Benjamin se distingue des positions culturelles conservatrices par le fait qu'elle ne craint ni ne déplore une perte de niveau artistique, mais part du principe d'une fructueuse transformation de l'œuvre d'art. (p. 684)

 

        Dans l'ensemble, la Cinquième Version peut être considérée comme la plus riche. L'apport de la Cinquième Version, dont parle Benjamin à l'occasion du travail de rédaction, peut se résumer en quelques mots : nouvelle est la longue épigraphe tirée de l'essai de Valéry, La conquête de l'ubiquité, dans l'ouvrage Pièces sur l'art, dont est extraite à nouveau une citation du premier chapitre. Valéry est cité une nouvelle fois au chapitre XIII avec une référence à Léonard de Vinci. On peut constater que la réception de Valéry par Benjamin n'apparaît que dans cette version. (p. 355) est-il écrit dans Genèse et histoire de la publication. Cette rédaction nouvelle intervient après des échanges et des mises au point avec, entre autres correspondants, Friedrich Pollock, Horkheimer, Adorno qu'il rencontre à Paris en 1936 à l'occasion d'un séjour de celui-ci et auquel il expose son projet des passages devenant pour lui un interlocuteur essentiel, leur correspondance (Theodor W. Adorno, Walter Benjamin, Correspondance 1928-1940, folio / Gallimard) en témoigne.

 

      Aux conversations avec Bertold Brecht qu'il va voir au Danemark pour la seconde fois en septembre 1936, succède la traduction en français de la quatrième version avec l'appui de Raymond Aron, les remarques d'André Malraux - mais il ne faut pas oublier que Malraux a un tempérament très vif ; ses résolutions, souvent impulsives, ne sont pas toutes suivies d'effet (p. 343) écrit Walter Benjamin à Max Horkheimer -, de Jean Wahl, Pierre-Jean Jouve, Jean Paulhan, Léon Pierre-Quint, Georges Bataille..., Walter Benjamin étant à l'avant-garde des débats à Paris, capitale culturelle de l'Europe à cette époque.

 

     * Critiques et recensions, 13.1 et 13.2, 2019, tome 13 ; Sens unique, tome 8 ; Sur le concept d'histoire, tome 19 ; Chronique berlinoise / Enfance berlinoise vers mil neuf cent, (2 volumes) tome11 ont été publiés en France sur les 22 tomes de cette édition intégrale dirigée en Allemagne par  Christoph Gödde et Henri Lonitz et - depuis 2021 - Thomas Rahn, édition des écrits complets qui sera peut-être achevée pour le centenaire de la disparition de Walter Benjamin, en 2040 !?...

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