Margherita Guidacci - Neurosuite par Marc Wetzel
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Comme il s'agit ici d'un chef-d'œuvre, le chroniqueur s'en tiendra à ce qu'il peut, sinon en comprendre, du moins en suggérer. Et comme on n'aime pas rester seul devant ce qui dépasse, on se permet de signaler vivement ici le récent article, sincère et précis, de Christian Travaux, sur Poesibao, qui aidera. "Neurosuite", publié en 1970 (Guidacci a 49 ans) raconte, en une sorte de Journal de naufrage, dix mois de récent internement ; puis "Le vide et les formes" (1977) commente, profondément, l'étrange (et courte) victoire de l'art même sur la folie. Gérard Pfister, qui a très tôt traduit (et plus tard accueilli) la poète, fournit aussi les éléments qui importent, et sert son génie.
D'abord, bien sûr, des états intérieurs peu vivables : la colère (page 75), où débordent des paroles cruelles qu'on ne peut plus taire, et soulage le "frais déluge d'injures" qu'une insoupçonnée "foule" intérieure, renversant tous ses "étais" ou parapets, déverse devant elle. La peur (p.145), à la fois compacte, furtive et fidèle, cette terreur qui - écrit la poète - "se couche contre les portes que je voudrais ouvrir et se glisse en rampant sous celles que je voudrais garder closes". La confusion (p.147) : l'égarement par des "cloches sauvages et stridentes" qui "créent l'espace dans lequel elles résonnent", cloches du diable, où "la main de l'âme presse l'oreille de l'âme", chassant l'humain pour "attirer des bêtes fantômes", la faisant "suspendre des glaçons aux branches" et partout "poursuivre des losanges de lumière". L'effondrement (p.151) indéfini, où "le dernier débris devenait le premier et retombait sans fin" et dans lequel "nous n'étions pas seulement la matière qui s'effondre, mais l'acte même de s'effondrer, le vent de la force qui nous secouait, l'espace où cela avait lieu ...". L'absence à soi (p.89) aussi - et surtout ? - de la déprimée sévère, indisponible à elle-même, d'une volonté à l'agonie qui ne s'efforce plus même aux images, ou n'a plus d'image de ses propres efforts : le cours de soi devenu soudain irreprésentable (faute de miroir - de tout renvoi significatif - ou d'existence - la perte de qui que ce soit de reflétable ?). La voici donc, avec les autres malades, "vidée d'âme" (p.83), "toujours attachée au même point" de non-initiative, sommée de traduire une langue du corps qu'elle ne parle pas, ou devenue "cas d'école" dans un cursus ou une recherche dont elle est ici (elle, l'universitaire !) exclusivement l'objet.
Ses psychiatres font ce qu'ils savent : classer le cas, organiser les soins, raisonner sur les usages résiduels de soi. Ici, le docteur R. (p.49) identifie, avec "une joyeuse promptitude", les "sordides éléments" cliniques qu'il "dissèque et pèse", et voici notre familier compte-rendu de leur entretien d'un jour :
"Nous, semblables au bourgeois stupéfait
qui fixe son propre portrait
imprudemment commandé
à un peintre abstrait,
nous nous perdons dans tes symboles magiques
et l'étonnement nous en voile le sens :
ce dard qui est en train de nous tuer
c'est lui que montrent tes diagrammes"
Le docteur Z. (p.51), lui, a le conseil docte, mais plus libéral : "Vous êtes en mer, sauvez-vous à la nage !". Il oublie simplement que la raison seule sait nager dans le sens. Et qu'un "désert onduleux de lave refroidie" est peu brassable. La transie poète conclut (pour elle-même ?) : "Apprendrais-tu à voler/ à un papillon emmuré/ dans des siècles d'ambre ?". Le docteur Y., lui (p.53), est, plus humblement, un ramasseur/recolleur de morceaux de sort. Il pense pouvoir "reconstituer un dessin brisé, rendre à une fleur sa tige, à une voile son bateau". Mais trop de "débris" encombrent les sentiers des rituels fossiles et des traumas inexploitables, et, se murmure Guidacci "ces éclats qui furent des âmes ne te livrent pas leurs secrets". Mais les soignants ne sont pas les plus inaccessibles. Les soignés "regardent leur corps avec stupeur et oppression" : leur étonnement les paralyse, leur teneur propre les désoriente. Ils possèdent mal ce qu'ils sont, et se découvrent être ce que les esprits libres d'eux-mêmes ne font qu'avoir (donc quitter et retrouver à loisir). La poète, elle, peut, au moins, jauger et formuler "les grossières acrobaties" du couple âme/corps qui l'entraîne et la déchire, mais d'autres n'ont pas ce délai de la prosodie, ni ce recul du morceau choisi. Telle voisine, vieille "mère folle" (page 157), parle à l'enfant évidemment disparu qu'elle a connu, et tourne le dos à celui (cet "homme gris, avachi et prostré, que cet enfant est devenu et qui en vain la supplie de le reconnaître") que sa raison perdue n'aura su voir grandir.
Un ami vient (p.171) la voir, qu'elle craint noblement de faire rentrer dans son délire. Mais elle peut encore lire, hors d'elle, la raison, qu'elle devine, avec soulagement, le protéger. Elle sent sur lui ce qu'elle a, pour l'instant, perdu : le billet-retour, à son gré, le délivrant de l'irréel où elle l'emmènerait. La folie ne peut, elle, se mettre à la place de ce qui lui échappe, n'a pas loisir de considérer la balustrade de hasard où elle se tient. Elle ne peut revenir en arrière, ne sachant plus d'où elle est tombée. Guidacci médite admirablement sur ce qu'elle a perdu (et qu'elle ne peut récupérer puisque, dit-elle, les raisons qui viennent la visiter remportent leur lumière avec elles) : la "forêt invisible frémissante" d'un disponible contexte d'analogies, de rapprochements et nuances lui est confisquée ; l'écoulement libre de la source même de son être est tari : elle ne peut plus boire à l'inobstrué de soi, ni, faute de maîtriser les causes et raisons de son état, protéger celles-ci de prédation et détournement. Elle n'a su garder le mode d'emploi de la grâce dans son abandon panique et cruel à la pesanteur psychique. C'est que la raison peut faire vivre son propre contexte, sachant de quoi elle est elle-même la chanceuse "clairière" ; la folie, non. La raison (p.169) peut sortir de sa propre Caverne, non la folie, qui n'est pas simple pantin cognitif enchaîné dans sa grotte, mais habite un sol lui-même effondré d'elle : illusion à exposant, dont le leurre même s'est dérobé sous lui. Demander ainsi à la folie ce qu'elle "cherche", revient à (p.175) interroger un fuyard sur la nature de son but ou la valeur de sa destination - quand le vent de la peur n'aura connu que son dos ! La folie est comme une inévitable fidélité au pire (p.179), une auto-défaite, et, là où la victoire n'est qu'un rapide "sommet", la défaite est inépuisable "continent" ! L'auteure est cette folle qui sait qu'on ne peut aimer une folle (puisqu'on ne peut se donner avec joie qu'à une liberté souveraine), et qui comprend que, même bientôt rescapée - et respectée comme telle - elle aura déserté la laborieuse lutte rationnelle menée par les autres, qui auront poursuivi celle-ci plus étroitement sans elle, et - pressent-elle avec une cruauté désespérée - voici qu'au jour des retrouvailles, il y aura ceci : "Ils m'ont désiré, disent-ils, mais il est clair maintenant/ qu'ils regrettent en vérité mon absence" (p.127)
On ne sait comment elle aura guéri, su quitter des aliénés qui sont lanceurs d'opacité plus que d'alerte (p.165). Rejeter loin d'elle l'irréelle "couverture" qui lui devenait "suaire". On lit simplement qu'elle s'est tenue à elle-même une "promesse d'Adam" : cesser de privatiser les ténèbres, en renommant, sans doute ni peur, les éléments devenus anonymes de sa création (p.187). Le mal que l'esprit se fait à lui-même dans la folie trouve-t-il, pour autant, net remède dans l'art ? Comme sa perle n'est pour l'huître (p.188) que le luxueux abcès d'une concrétion enveloppant un corps étranger, l'œuvre vient-elle en "douleur iridescente" encerclant et calmant cette étrangèreté de l'esprit à lui-même ? L'art qu'elle nous offre lui aura, en tout cas, réussi !