Marie-Hélène Prouteau - Ces mains pour l’inquiétude.

 par Daniel Morvan

Les Parutions

26 sept.
2026

Marie-Hélène Prouteau - Ces mains pour l’inquiétude.

 par Daniel Morvan

Marie-Hélène Prouteau - Ces mains pour l’inquiétude.



Marie-Hélène Pouteau: la parole et le geste

 

 

Marie-Hélène Prouteau réunit dans ce beau livre une série de textes brefs évoquant ces mains qui, dit-elle, ont façonné notre monde : mains de Camille Claudel, d’Anna Akhmatova, de Rosa Luxemburg, de Charles Chaplin…

 

"Souvenez-vous de ces mains accueillantes, entrées dans la lumière. Celle qui, au plus âpre de la faim, a donné une assiettée de soupe. Celle qui a indiqué là-bas quand on demandait son chemin. La main qui a offert une fleur, arrachant quelque chose à la nuit. Celle qui a posé un châle sur l’épaule de la vieille femme. Ou celle qui a tenu le bras et aidé à porter le lourd ballot."Dès ces lignes inaugurales*, est évoquée la vieille parole: Ceci est mon corps – ajoutons aussitôt: ceci est ma main. Tous les corps font-ils signe en littérature? C'est plus souvent aux extrémités du texte qu'apparaît le corps, comme on salue au départ du train. Mais ici la main n'est pas un simple salut amical; elle n'est pas l'outil du geste réparateur, le vecteur magnifié de la beauté de l'art, là où mains humaine et divine se touchent: elle est en l'intention même, elle en est le désir et la volonté. C'est sans doute la beauté de ce livre que de faire sentir, avec des mots bouleversés, exaltés, comment la main n'est pas le relais mais le lieu même des émotions créatrices les plus puissantes.

 

La main touche le fond de l'expérience, dans les conditions du plus extrême dénuement, dans cette limite de l'écrit où le corps apparaît, non-écrit encore, nu et touchant. Ce n'est rien d'autre qu'affirmer l'unité du corps, l'unicité de la personne humaine, face à la déshumanisation totalitaire: dans l'herbier composée au fond du cachot, dans les vers écrits au secret, dans la main du joueur d'harmonica.

C'est précisément là, au bord de l'écrit, aux côtés des artistes qui trouvent le salut dans le geste, comme Rosa Luxemburg cherchant l'espoir dans l'alouette huppée, que Marie-Hélène Prouteau a choisi de se placer. Près d'eux. Ce texte rassemble une série d'ekphrasis, de commentaires d'œuvres envisagées sous l'angle du "langage muet des mains". Et si le corps est langage, la main est ce qui dans le corps en est l'interprète, elle qui peut faire signe, porter l'écriture. L'auteure a réuni dans ce livre des personnalités pour elle "inspirantes", révélatrices de ses engagements féministes (Bourgeois, Claudel, Akhmatova, Sachs...).

Le premier texte prend pour objet la sculpture Welcoming Hands de Louise Bourgeois — conçue pour le site d'Ellis Island — dédiée aux émigrés européens, réfugiés juifs, victimes du nazisme en quête d'asile. "Mains pareilles à ces mains que Louise Bourgeois enfant passait des heures à regarder dans l’atelier de restauration de tapisserie paternel. Rapiécer, tramer, réparer le fil même de la vie. Le fil même de l’humain. Louise Bourgeois s’en est souvenue en sculptant the welcoming hands."

 

C'est une véritable réflexion sur le corps qui est ici conduite, avec une interpellation de la vieille césure corps/esprit, étendue/pensée: comment les deux se touchent-elles? Parce que la pensée est un corps qui s'éprouve comme corps, il y a aussi une pensée dans la main qui imprime la matière pour en faire œuvre. Tel est le sens de ce livre, où la biographie factuelle se noue à l'expérience intérieure. Celle du moi profond qui dispose l'oeuvre, sculpte, répertorie, classe, fusionne avec la forme, et joint "le geste à la parole". Cette réflexion se prolonge dans chacune des étapes de cette phénoménologie du toucher, de cette imprévisible nouveauté que le créateur sait faire jaillir de ses mains, même au fond d'une geôle. Marie-Hélène Prouteau nous conduit dans cette série de tableaux auprès d'Anna Akhmatova. Ses mains fiévreuses inventent un rituel, écrivant dans la pénombre des vers aussitôt appris par cœur et réduits en cendres pour échapper à la censure. Cette même tension (entre tyrannie et imaginaire) irrigue le destin de Nelly Sachs, à qui Marie-Hélène Prouteau consacre des pages fortes. Elle échappe par chance à la déportation, et se réfugie à Stockholm, où "elle occupe avec sa vieille mère un minuscule appartement de 40 m2 Bergsundsstrand, un quartier ouvrier de Stockholm. Dans la dignité magnifique des femmes. Elle se met à traduire la poésie suédoise. Hospitalité langagière et rencontre nourricière! Elle y découvre alors la modernité poétique. Miraculeuse métamorphose: Nelly Sachs naît à son être-poète, à cinquante ans. Dans le temps de l’exil suédois. Traversée par les voix sans nombre des fantômes en habit rayé dont les images commencent alors à parvenir. Vous mes morts, vos rêves sont devenus orphelins. Elle devient la poète qui parle pour les millions de victimes."

 

Dans l'ombre d'une cellule, la captive Rosa Luxemburg, trompe l'isolement en confectionnant un herbier minutieux. Là encore la main salvatrice est délivreuse de sens: "Elle dit que l’important est de préserver son quantum de bonheur personnel. Saisissant comme cette femme fait œuvre de résistance. Généreusement. Inlassablement. Je me sens bien plus chez moi dans un petit bout de jardin comme ici, ou dans la campagne, entourée de bourdons et de brins d’herbe que dans un congrès du Parti."

 

Le geste sait aussi se faire scène burlesque lorsque Charlot, dans l'enfer glacé du Klondike, pique deux petits pains à deux fourchettes pour offrir à l'amour un ballet virtuose de trente-cinq secondes. C'est l'imagination des mains, leur capacité à "faire présence", à "faire âme", éloignant la misère par une féerie qui n'efface pas la cruauté, mais la souligne. L'analyse souligne la force transcendante de l'art, capable de défier l'âpreté du monde: "Charlot danse avec ses mains souveraines, qui peuvent changer, comme par magie, des petits pains en chaussons de ballerine. Finie la faim. Finies les misères. Finies les peurs. Oubliés la neige, le blizzard du Klondike, l’âpreté des chercheurs d’or, la cabane glacée aux planches délabrées."

Une autre méditation (nous ne saurions proposer une lecture exhaustive) se déroule dans la lumière florentine des Offices devant le portrait du jeune Giovanni de Médicis par Bronzino. La main du nourrisson serrant un rouge-gorge saisit le battement d'une vie naissante. Et Marie-Hélène Prouteau, faisant parler le fils d'Eléonore de Tolède, touche du doigt l'être-là de l'enfance, son incarnation : "Ô tourmenteur volubile. Tellement d’impatience dans ton autre main qui n’attend qu’une chose : s’amuser avec le sautoir en corail rouge passé à ton cou. (...) Cent choses commencent au creux de ta main. Cent choses te tiennent dans la langue des printemps d’avant la genèse. La main touche le monde. La main s’approche de quelque énigme. Pour nommer la fleur, la pêche, l’arbre, le meuble, la lune, le nuage.Il semble qu’avec toi, Giovanni, le monde vient de naître. Joie, joie, joie !"

En reliant la tragédie à la beauté, ces poèmes en prose tissent une œuvre scintillante et vibrante, où chaque geste parle pour notre humanité.

 

Le commentaire de sitaudis.fr

« De Camille Claudel à Charlie Chaplin en passant par Erri de Luca, Spinoza & quelques autres » 
Illustré par les dessins de Marie Alloy

(ouvrage consulté en copie numérique)
Éditions Al Manar, 2026

133 p.

22 € 


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