Laurence Ermacova - Poèmes textiles par Pierre Gondran dit Remoux
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Recoudre, dit-elle
Poèmes textiles a pour sujet les vêtements abandonnés en tas sur les trottoirs du Berlin périphérique où habite l’autrice. Manteaux, robes et T-shirt, vides des corps déshabillés d’eux, sont redevenus matières, tissus, motifs. Malgré leurs couleurs, leur composition changeante et le regard sensible que l’autrice porte sur eux, on comprend que ces amoncellements informes métaphorisent les discours contemporains aux mots dévêtus de leur sens : signifiants mensongers de la langue trumpienne déconnectés de tout signifié ; signifiés privés de signifiant, car silenciés par la censure ou le tabou — tel le mot « génocide » qu’une bonne partie de la société allemande refuse d’utiliser pour qualifier la catastrophe à Gaza, thème qui gronde dans ce recueil grave et qui émerge sous la forme de voix échappées de « l’indifférence du trottoir » : « une femme sur un balcon / son visage / bleuté par la télévision / la litanie des voix, des cris, des appels / Al Jazeera / l’air mauve des lilas / chute, ordures, Verfall ».
Redonner chair et biographie aux vêtements délaissés, retisser un peu du langage nécessaire pour décrire fidèlement le monde sont les deux enjeux de l’écriture. Ainsi, l’ouvrage est un ouvrage. Métier à tisser la langue, tentative de la rapiécer, plus précisément de la recoudre au réel. Apparaissent alors des formes et moyens littéraires qui tendent à lutter coûte que coûte contre le chaos et le bâillement des mailles.
Sur le métier à tisser de la poétesse, trois fils (les « fils de chaîne » dans le lexique textile) sont tendus et définissent trois parcours de textes entremêlés, que je dénomme poèmes compte-jours, poèmes des vêtements, poèmes de la Siegfried Strasse.
Poèmes compte-jours
Le premier poème de cette chaîne commence par le célèbre vers formulaire d’Homère :
Au premier jour
Aurore aux doigts de rose
éclat clair du matin
se tend
comme une insomnie
l’encre bleue
fige sous mes ongles
le flot coagulé des mots
Puis, au fil des poèmes, la formule qui, dans l’Odyssée, disait le continu, le stable, le retour éternel et le pouvoir éosphorique du langage, perd peu à peu sa constance : « Au quatrième jour / Aurore aux doigts brûlés », « Au cinquième jour / Aurore mange ses doigts »… La puissance créatrice, civilisationnelle du langage est amenuisée, abîmée, le flot des mots « coagulé ».
Poèmes des vêtements
Les tas sont identifiés par un numéro, le lieu et le moment de la journée (nocturne ou diurne), à chacun est associé un poème de sept vers. Une structure contrôlée comme peut l’être le protocole d’observation systématisée d’un entomologiste, cadre fixe qui permet que se dévoile la variété des formes, textures, tissus du chaos, leur évolution sous les intempéries et après les fouilles…
tas clair
rose
jaune
remous de surfaces vives
courants d’algues vertes
écumes de teintures vagues
bleu marginal détrempé d’écailles
Tas diurne #2, Hermannstrasse, 29 avril 2024
Peu à peu, les mots prétendument neutres de la description distanciée se révèlent pour ce qu’ils sont : de puissants moteurs d’évocation, et le langage pour ce qu’il devrait être : un régime de synecdoques généralisées où le fragment (de tissu) évoque le tout (le passé de son propriétaire).
fais-les sortir en bande de leur refuge
salopes sans soutien-gorge
la pointe des seins qui fleurte
sous la pluie incandescente
une fourrure de tigre
100 % chaleur acrylique
sur leurs corps à peine vêtus
Tas nocturne #7, paillettes et fausse fourrure, Emser Strasse, 8 septembre 2024
Poèmes de la Siegfried Strasse
Numérotés, ils possèdent des vers de début et de fin en commun (« April sur la rue Siegfried / grün, heiß […] anonyme Müllhalde / ruines, fumée »), trame répétée qui est le support, le motif où s’enchâssent de poème à poème, les variations vues dans cette rue parcourue quotidiennement.
Points de capiton
Comme le précédent ouvrage de Laurence Ermacova (États de mes lieux, éditions du Bunker, 2024), un mot allemand jaillit parfois au cœur du poème en français. Parce que sa sonorité s’est imposée. Parce que l’arrière-monde qu’il draine n’est pas le même que le mot français. Parce qu’est convoquée sa fonction déictique (sa capacité à situer le texte dans un lieu précis : ici, Berlin). L’hétérolinguisme, loin de provoquer un flou ou un mystère, crée donc des points d’ancrage, noués là aussi pour raccorder la langue au monde. Ces mots-ci sont littéralement les points de capiton dont parle Lacan (« métaphore du matelassier », Séminaire III, Les Psychoses (1955-1956)) : points qui fixent le tissu des signifiants flottant au-dessus du tissu des signifiés — peut-être également mots-nœuds qui synchronisent, à travers ses textes composites, les deux langues vécues par l’autrice, langues aux origines et règles si distantes ?
Faire bégayer la langue
Mais ces tentatives de réparer la langue affadie, de repriser à l’identique un habit en lambeaux dont la trame est usée, sont vouées à l’échec. Du tas d’habits nocturne #4 (« paillettes et fausse fourrure, Emser Strasse, 337ᵉ jour de guerre ») surgissent « les nixes précaires, les nymphes galeuses et les willis aux chevilles bleues », et ce sont elles, archaïques « déités des marais, des rivières et récits apparus sur les berges des fleuves » qui, « pleines de rage », frayent un chemin où se déploiera une langue neuve. Prise dans cette folie qui l’étourdit, la langue usée se met à bégayer et de ce bégaiement naissent des bifurcations (enfermement devient enfer, s’égarer devient s’égayer, réveiller devient révéler). Le motif de la laitance, les lallations du texte nous plongent dans la « lalangue » maternelle et primordiale — Lacan encore. C’est bien à partir d’elle qu’il faut refonder le langage et recoudre le sens, nouer de nouveaux points de capiton, selon de nouveaux chants.
prendre les mots un à un dans la bouche
desserrer les mensonges qui les les les en- enfff- enfer- ment
li- li- libérer la parole lai- lai- lai-teuse des plis du monde
ré- ré- rê-ver ré-veiller révvvéler les êtres en- en- dor- endormi.es
le- le- leurs paroles-ssssssssssonges cachées sous l’asph-fff- halte
[…]
béééégayer s’il le faut bééégayer bégayyyyer béééé le le le le la la
la bé- béé- bé-béance
souffler sur la la la laitance qui entoure le le le la la la les mots
souffler encore haleter
relâcher une à une les syl- sylla- syl-labes
ablettes de nuit signifiantes
et et et dé- dé- déblééééayer ensemble des amas de non- non-
nonsens
impasses des sens
frayer les les la la la la la les les
chemins lointains
des chants à venir
qui sé-sé-s’égarent s’ég-égayent