Stig Dagerman - Le Jour dernier par Marie-Hélène Prouteau
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Les éditions La Barque nous offrent ici une pièce radiophonique de Stig Dagerman traduite en français pour la première fois. Il s’agit de l’ultime livre paru en 1952 du vivant de cette figure majeure des lettres suédoises avant son suicide en 1954, à l’âge de trente et un ans. L’on est frappé par la qualité de la co-traduction de Kristina Ifwarson et d'Olivier Gallon, éditeur-poète- traducteur qui mène son travail de passeur de littératures nordiques, entre autres, dans sa maison d’édition. Tous deux s'attachent à rendre la langue dépouillée de la pièce. Quant aux postfaces de Claude Le Manchec et de Lo Dagerman, fille de l’écrivain, elles apportent un éclairage précieux sur l’œuvre et sur l’auteur.
Stig Dagerman, bien connu en France aujourd’hui, notamment pour son roman L’Enfant brûlé et pour les textes inoubliables Automne allemand (1948) et Notre besoin de consolation est impossible à rassasier livre ici un huis clos en douze tableaux autour de cinq personnages dans les différents lieux d’une ferme. Il y a un vieux paysan, Magnus, Märta sa femme, Lennart son fils, Tora, sa fille et Siv, la petite bonne et trois clients venus acheter leur lait.
Cette œuvre a été composée dans la ferme norvégienne de son ami, l’écrivain Tarjei Vesaas, dont Stig Dagerman envisageait de traduire un texte. Ces circonstances lui rappelaient son enfance au nord de l’Uppland, dans la ferme de ses grands-parents paternels où il a vécu accordé au rythme intime de la nature, de la culture paysanne - ce qui se retrouve jusque dans la langue émaillée de mots du dialecte de l’Uppland, dit la traductrice dans une interview à ActuaLitté. Stig Dagerman restitue ici cette langue intime, éloignée de toute visée folklorisante sur le monde paysan. En entendant Lennart, dans le troisième tableau de la pièce, parler d’une petite pie, le lecteur songe à la poésie portée par Mattis dans Les Oiseaux de Tarjei Vesaas : « Son cri est si petit qu’il se tient entre mon pouce et mon index ». Kristina Ifwarson et Olivier Gallon misent ici sur le dépouillement langagier capable de nous rendre attentifs au plus simple.
Cette pièce de théâtre présente une forte originalité, celle de réunir la conjonction de deux trames simultanément enchâssées. La trame réaliste, leitmotiv de chacun des douze tableaux, qui a trait à l’action de « faucher », au travail de la ferme, aux animaux. Et, de l’autre, la trame de l’angoisse existentielle, commune à tous, qui touche à ce qui fait sens lorsque la proximité de la mort est là.
Dans la didascalie liminaire du premier tableau, l’horloge trône, indiquant quatre heures. Elle se retrouve au douzième tableau final, indiquant dix heures du soir. Se déploie ainsi une parfaite unité de temps de la pièce, une journée. Mais de quel jour s’agit-il ? D’un jour bien particulier, évoqué par chaque personnage, par-delà les forces qui participent de chaque vie : « Si c’était le dernier jour de ta vie, tu ferais quoi ? ».
Stig Dagerman a lu Kierkegaard et Kafka dans l’allemand originel et se souvient de l’angoisse et du pessimisme radical de leurs œuvres. Mais l’écrivain, avec cette association absolument insolite, bouscule les registres et emporte le lecteur entre le naturalisme de la vie paysanne et la métaphysique tragique, thème récurrent dans toute son œuvre.
Chaque personnage se voit ici confronté aux secrets de son passé, à ses hantises, voire à ses hallucinations. Et, dévoré par le poids de la culpabilité, il doit s’affranchir de tout un réseau de préoccupations ou d’aliénations qui le cernent, la question de Dieu, la condition de la femme... La quête de liberté pour chaque personnage, comme pour l’auteur, hanté toute sa vie par une blessure personnelle profonde, est au cœur de la pièce. Magnus qui erre de nuit par les granges, ne peut oublier l’épisode du fils du meunier ivre mort qu’il n’a pas accompagné jusqu’au bout, et qui s’est noyé dans le torrent. Pour Tora, c’est le questionnement sur un avortement passé qui la taraude :
TORA : Dieu m’a pardonné, qu’il en soit ainsi. Mais vous ?
MÄRTA : Je t’ai pardonné aussi.
TORA : Mais je ne suis pas pardonné. Je ne pardonnerai jamais. Le dernier jour de ma vie, je ne dormirai pas.
La distance entre les êtres, leur solitude existentielle, la consolation qui ne viendra pas trouvent par moments une langue poétique qui allège et fait ressortir l’oralité des voix et des silences :
« LENNART : Tu vois à quoi ressemble ce nuage ?
SIV : Je trouve qu’il a l’air d’une grosse masse de forgeron ».
Ceci n’exclut pas une certaine ironie, désespérée, expressionniste. Comme, après la mort de Magnus, dans le douzième tableau, au final de la pièce. Le texte passe ainsi sans transition de la prière à Dieu, pleine de compassion mais sans horizon de foi à la reprise toujours ressassée, « Demain sera une rude journée. Nous irons faucher s’il ne pleut pas ». Cette part de liberté qui reste au cœur, en dépit du plus sombre, sauvera-t-elle du désespoir ? Il y a du Beckett dans cette lucidité brute et nue de l’être aux prises avec sa souffrance ordinaire.
Cette ironie voilée de celui qui, pour nom de plume, choisit « Dager, l’homme de la lueur », nous la retrouvons, paradoxale, déroutante dans la présentation qu’il fit de la pièce* :
« Moi-même je me représente volontiers le jour du jugement dernier comme un drame paysan qui se termine dans une joyeuse confusion où les moutons et les chèvres libres de la suffisance du mal et de l’arrogance du bien vont brouter ensemble les champs célestes. Si la pièce Le dernier jour offre à un auditeur une telle vision, elle n’aura pas été écrite en vain ».
Souhaitons que ce texte fort, actuel puisse se donner à lire, à entendre, à s’incarner sur scène ou sur les ondes, porté par la redécouverte audacieuse de cette publication.
* Extrait de l’intervention de S.D lors de la diffusion radiophonique de la pièce en 1952, in Georges Périlleux, Stig Dagerman et l’existentialisme.