Daniel Cabanis – J’exagère sans peine par François Huglo

Les Parutions

25 juin
2026

Daniel Cabanis – J’exagère sans peine par François Huglo

Daniel Cabanis – J’exagère sans peine

 

 

            Pour abattre les frontières entre dessin humoristique, théâtre, bande dessinée, nouvelles brèves et poésie visuelle, Daniel Cabanis cloisonne : textes et images, ou lettres qui sont les deux à la fois, comme T, t, U, u, en couverture de TuToiements (Louise Bottu). Comment faut-il entendre le titre Trente-six nulles de salon, pour des dialogues co-édités avec le théâtre du Rond-Point ? Comme un mixte entre brèves de comptoir et bulles de savon ? Chacun dans sa bulle. Chacun sur sa page en 24 lignes, seul en scène, les personnages de J’exagère sans peine monologuent. Le titre à la première personne peut rappeler Raymond Devos (j’ai des doutes, j’ai rencontré Dieu, j’ai ouï dire, j’ai raison, je n’ai rien à dire), Fernand Raynaud (j’aime pas les étrangers, j’ai souffert dans ma jeunesse), Pierre Desproges (j’ai envie de tuer quelqu’un), Coluche (j’ai pas dit ça, si j’ai bien tout lu Freud, j’ai dit viens). Si l’exagération revendiquée par le titre renvoie à la caricature, c’est au texte qu’est confié le soin de dessiner des personnages. À deux reprises, apparaissent les pictogrammes de wc : un homme, une femme, anonymes, séparés par une cloison et surmontés de phylactères. Selon le récit qui figure en vis-à-vis, il peut s’agir d’un mur entre voisins ou entre usagers de toilettes publiques, en un pays où elles sont appelées ambassade. La porte de la page bat sur une place libre que doit occuper le lecteur après s’être cloisonné. Livre (ou album) : cabinet de lecture (et de curiosités).

 

            En quatrième de couverture, le mot « idiot » adresse un clin d’œil complice aux « pense-bêtes idiots » offerts par Daniel Cabanis à ses lecteurs sur le net : « Le fameux narrateur soi-disant omniscient n’est qu’un idiot invraisemblable ou incohérent, et parfois les deux à la fois ». Loin de la rimbaldienne « douceur des idiots », son « ironie imbécile » la joue parano, voire complotiste, entre « on ne me la fait pas », « à d’autres », et « je ne marche pas », à la différence de l’auteur qui, est-il précisé, « n’a pas froid aux genoux et mange de ce pain-là ». Ses personnages, non.

 

            Aucune confiance. Des rapports marchands sans échange ni don, réduits à des rapports de force. On pense aux duettistes Donald et Vladimir mais aussi au politique défini par l’antagonisme, le conflit, et au personnage de Brel qui « méchant comme une teigne », fait « ses petites affaires ». Échantillon : « J’offre de lui acheter sa femme dix fois le prix de la poupée, à condition qu’il la fasse empailler. Il réfléchit, puis décline l’offre. Paille trop chère, dit-il ». L’expression « ça me coûte un bras » est prise au pied de la lettre : aucun magasin n’en vend, « la demande est trop faible », pourtant « ça paierait les funérailles ». Les jambes, c’est plus porteur : « je connais un richissime cul-de-jatte américain » qui en cherche une paire, « les vôtres conviendraient ». Un suicide, c’est un client perdu. Un congrès de dermatologues oppose les spécialistes des « cals récalcitrants » aux « gueux du lobby eczéma-verrue-vérole ». Les Blanqui-Quinet étant, comme leur nom l’indique, des « cabotins », des « monstres », ils seront exécutés. Les ventes du Cannibalisme expliqué à ma fille sont boostées par « un bandeau rouge précisant : PAR LE PÈRE DE JESSICA » (qui fut dévorée par son ravisseur). En psychiatrie, « le lit est dur et la porte matelassée (le monde à l’envers ?) », mais une « belle vue sur l’incinérateur » compense. Si « le vol est affaire de technique, l’assassinat est un art ». Le « parapluie de cérémonie » est « strictement décoratif », le client ne peut donc exiger de pouvoir l’ouvrir. Certains cadeaux restent possibles : « Elle sait que j’étudie la médecine, elle a pensé qu’un cadavre m’intéresserait ». Mais « j’aurais préféré une Rolex ou trois jours à Disneyland ». Le sosie d’un danseur du Bolchoï ignore tout de son art, mais le remplace « au pied levé ». Un fils assure que sa mère n’a pas souffert, « empoisonnée d’abord, décapitée ensuite ». Un « lot de 50 enfants en bonne santé » ? Non. « S’ils sont sains ils sont plus chers et je suis fauché ». Une fillette est « née de sa relation incestueuse avec son père ; sa mère n’est pas au courant ». Titres de polars : Le crâne était presque parfait (le genre médecin légiste), et Supplique pour être enterré à la page 17 (le style testamentaire) ». Ajoutons : « Le veuf poignard ». L’expert « qui a examiné votre véhicule a découvert des morceaux de viande dans des replis de tôle. Ah, et il n’a pas trouvé ça normal ? je demande ». Une prostituée « loue la moitié de son lit et travaille sur l’autre ». Le « directeur des ventes au rayon chocolats et drogues dures » ne « rigole jamais ».

 

            Daniel Cabanis exagère à peine. « Avec ces lascars, pour faire des affaires, faut la jouer fine ». Et pour faire des enfers, les bonnes intentions font les meilleurs pavés. Nul n’est bête et méchant volontairement, d’où la bonne foi de la mauvaise foi. On recommande ce guide pratique à toutes les écoles de commerce, de finance et de politique.

 

 

      

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