Victoria Rouëssé – Nuage-caillou par François Huglo

Les Parutions

8 sept.
2026

Victoria Rouëssé – Nuage-caillou par François Huglo

Victoria Rouëssé – Nuage-caillou

 

 

On a tiré sur la lune

 

 

            La question que pose Victoria Rouëssé n’est pas celle de la croyance, ou non, en la métempsycose, mais celle de son expérimentation, de ses modalités, car elle peut prendre de multiples formes. En exergue se penche la « dame à sa haute fenêtre » d’un quatrain de Nerval extrait de l’odelette intitulée « Fantaisie », celle « Que, dans une autre existence peut-être, / J’ai déjà vue… —et dont je me souviens ! ». Ce « je » est un autre, mille autres. Rimbaud : « À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait pas ce qu’il fait : il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens » (Une saison en enfer). Proust : « il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint » (Du côté de chez Swann). Et Victoria Rouëssé : « Il y a quatre ans, je m’étais réveillée dans la peau d’un bâtard à moitié labrador, à moitié berger allemand (…) Puis je suis redevenue humaine (…) Pourquoi me souvenir de toutes mes existences passées ? / De toutes mes existences parallèles, de toutes mes existences rêvées ? / Voilà qui est bien encombrant ».

 

            Il ne s’agit pas d’hypermnésie, mais bien d’oubli, de passages nécessaires par le Léthé. Si « Je me souviens », c’est que « J’ai oublié tout ce qu’on m’a appris, tout ce qui m’a demandé de la peine pour être retenu ». Si « Je me souviens », c’est « de la pluie, de l’odeur de la pluie », et après, « comme le monde s’illumine » quand nous sortons, fraîcheur, naissance, réveil ».

 

            Pourtant, c’est « mon âme et celle de ma famille » qu’emportent « au loin, des montagnes bleutées », quand les gardes rouges (non nommés, devinés, ou leurs semblables) ont « brûlé mon travail, mes notes scientifiques, mes dessins, mes calligraphies ». Même si « Des années plus tard j’ai cru que ce n’était pas moi ». Mais « Il n’y avait pas que des violences ». Il y a, comme dans un poème de Li Po, la lune « reflétée dans mon bassin dans la cour » et « le bassin de pierre » qui « contient l’univers avec son poisson doré ». Il y a « l’Amitié profonde » et « mon cœur sans ride/ neuf » (comme après la pluie). Il y a « des enfants » qui « jouent dans un langage inventé entre deux mondes ».

 

            La question posée par Victoria Rouëssé est celle de Soljenitsyne : se battent-ils pour la liberté, ceux qui se comportent « de manière tyrannique » ? Ceux qui, communistes ou chrétiens (ou autres) veulent « que l’autre pense autrement » ? Y a-t-il « une raison de ne pas dire ce que nous pensons » ? Victoria Rouëssé répond avec James Noël : « Nous pouvons TOUT dire, avec amour ». 

 

            Les questions de la réincarnation et de la liberté se recoupent. L’instinct est prédestination. Le chien enfonce ses crocs quand il sent l’odeur de peur. L’homme est-il plus responsable que lui ? Il veut être libre, comme tous les prédateurs. « C’est leur fonction ». Renversera-t-il « la loi du plus fort » ? Pourquoi le voudrait-il ? Par calcul ? « La spécificité d’un humain serait dans son crâne et pas dans son cœur ». Ou bien la liberté serait celle de dire non. GPS et IA « sont une incitation à la désobéissance, quand le GPS dit d’aller par ici j’essaye par là ». Et heureusement, « rien ne se passe JAMAIS comme prévu ».

 

            En artiste qu’elle est, Victoria Rouëssé se livre à toutes ces réflexions au fil des sensations et des émotions qui leur sont accrochées, comme dans un carnet de bord où les bonnes résolutions, « Cesser d’être une rockeuse », « Être l’enfant de Dubuffet », se joignent aux bons conseils, « souriez souriez aux farces enfarinées », et aux bons remèdes, « Bach vous réordonne tout cela » (oui, ce côté ordinateur qui est aussi un côté Leibniz. De même, le souvenir « se réimbrique se reconstruit, se réunit »). Ou aux colères à marée haute. Méliès se savait-il prophète à ce point ? « On a tiré sur la lune », et « l’œil de la lune s’est mis à pleurer du sang ». On envoie « des missiles jusque sur la lune. Y a personne sur la lune ». Mais sur terre, c’est pareil. « Quand la guerre commence, c’est le bazar ». On tire « dans la nuit, sur les voisins. Trop riches. Trop pauvres. Trop sales. Trop libres. Trop soumis. Toujours une excuse ». Et « Plus personne pour chanter la nuit ». On a tiré sur « l’astre des poètes », sur « vos cœurs ». Quant à l’importance de la lune (on a tiré sur celle qui tire à elle l’eau de la terre), « Il faut reprendre des cours de chimie ».  

 

            Le titre du livre nous suggère qu’un chemin mène du nuage au caillou, du caillou au nuage. On lira : « Les idées finissent en nuage ». Puis : « Je suis un hérisson », qui « a l’impression d’être un caillou (…) pas très répondant pas poli ». De même, « quand j’écris, je suis rousse. Ou noir. Je suis la femme battue Je suis l’assassin ». Quand je lis aussi. « Vous ne me mettrez pas de barrières ». Le passage du caillou au nuage s’appelle lave, ou magma. « Choc thermique qui brise même le métal. Fissure de long en large sur toute la hauteur des roches ». Arrive un « morceau de bleu du ciel » qui « va irriguer tout cela ». En naît, s’en échappe, un « grain de bactérie ». Et « le caillou a vu tomber la pluie (…) Le caillou a bu la pluie (…) Chaque fois la destruction revient, et chaque fois une eau inconnue la répare (…) Nuage-caillou un petit poucet ». Son rire-caillou lancé au front de l’ogre ? Rire Tao ? « Le rire du silence est englouti dans une forme vide, perdu dans la masse de sa non-existence, noyau de cristal ». Tao encore : « Je pense qu’il faut arrêter de penser pour être réceptif ». Retrouver « une disponibilité quasi infinie ». Le danger serait « de rester dans mon crâne ». Bain de jouvence ? Avalanche, plutôt : « le poids des ans / qui s’écroule comme une fonte de glacier / bruyamment ». Comme en un « voyage au Tibet ». Mais le délié des poèmes, leur fraîcheur, leur variété de ton et de forme (d’une parodie de Ronsard, « Mignon ! Allons voir si le rhododendron / Qui ce soir aurait caché / Sa collerette de tendron » à une sorte de chanson où « le rat des rues / en rade de riz » ripe « sur vos pas, / sur vos panards vos arpions vos poëtons ») inclinent à revenir au titre de Nerval : « Fantaisie ».

 

 

 

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