Sara Balbi Di Bernardo - Les fenêtres par Pierre Gondran dit Remoux

Les Parutions

22 sept.
2026

Sara Balbi Di Bernardo - Les fenêtres par Pierre Gondran dit Remoux

Sara Balbi Di Bernardo - Les fenêtres

 

 

L’écart à soi

 

Dans Les fenêtres, par une réflexivité d’une grande profondeur littéraire et d’une folle intimité psychique, Sara Balbi Di Bernardo explore poétiquement les processus mentaux à l’œuvre dans son écriture.

 

à la fenêtre

je me tourne vers un autre soleil
entre mes côtes

bat le cœur d’une autre

qui écoute battre mon cœur
et se tourne vers mon soleil

à la fenêtre

Ce poème à la symétrie verticale, spéculaire, dévoile une des clés de lecture du recueil. Les fenêtres ne s’interposent pas seulement entre un intérieur domestique et un extérieur alentour, elles ont pour fonction d’ouvrir de multiples points de vue : sur l’autre, sur l’espace, sur le temps. Sur soi. Et si elles se dénomment fenêtres et non pas miroirs, regards, ouvertures ou échappées…, c’est parce que la fenêtre implique une distance, matérielle et symbolique, entre qui observe et qui est observé, quand bien même l’observé serait soi-même ; comme dans ce poème, où le soi révélé par le reflet dans la matérialité de la fenêtre est dénommé « une autre », double perspective qui détermine l’existence d’un « autre soleil » — sorte d’impossibilité rassurante qui garantit paradoxalement que l’autre demeure une figure de soi sans cesser d’être autre. L’ouvrage est fondé sur ce dispositif de mise à distance, cet écart à soi.

La non-coïncidence de ces deux moi n’est pas celle, propre à la littérature à la première personne, du simple hiatus entre un je-narrant et un je-narré. L’écart à soi est avant tout une source de perceptions alternatives.

Perceptions sans objet (hallucinatoires, fantomales) :

une fillette s’occupe
de manger la douceur

dans la réserve
des anges

[…]

tout ce qui repousse tombe
les cheveux ont déjà vécu

les siens ont la couleur des fleurs
leur senteur de pénombre

et la chaleur peut-être
d’une gorge d’oiseau

 

Perceptions sensuelles (regarder l’être aimé endormi, dans un écart à la vie éveillée commune) :

tu dors j’insomnie je râpe
[…] je compte tes grains
de beauté vérifie leur conformité
avec la galaxie je calcule l’aire
de ton omoplate le volume
de son silence je perds un œil
dans tes cheveux […]

 

Perceptions sine organo (yeux comme traversés passivement) :

des nuages traversent mes yeux
en dedans
m’échouent

 

Autoperceptions (je me regarde regardant le monde) :

j’ai vu à l’intérieur de l’extérieur

 

Perceptions réversibles du touchant-touché phénoménologique, où le « tu » a valeur d’adresse à soi-même :

tu ne crois pas aux frontières
c’est pourquoi tu me sens

dit la main qui prend la mienne
et la connaît déjà

 

Jusqu’à la dépersonnalisation pleine, où un autre que soi semble vivre notre propre vie :

elle laisse sonner le téléphone

et le temps repousser
dans le scandale des fleurs

elle mâche
pieds nus

le vent de ses cheveux

[…]

je l’entends
piétiner
au-dessus de ma chambre

 

La création littéraire est l’enjeu de cette dissonance existentielle. En effet, c’est un credo de l’autrice — selon lequel la syntaxe allégée du poids adjectival renforce l’acuité — qui permet que la voix intérieure soit perçue :

Tu ne crois pas aux adjectifs
c’est pourquoi tu m’entends

 

Par l’écriture se construit un lieu d’énonciation non biographique, non narcissique, en surplomb du « je » ; le texte réel est donc lui aussi un écart au texte attendu dont ce « je », central mais vide, aurait dû être l’auteur cohérent :

j’écris à la périphérie
du texte
que je voulais écrire

à la périphérie
du je

centre
grand ouvert

 

L’écart à soi se trouve alors à la fois créé par la langue et outil de d’exploration de celle-ci :

dans le silence couleur vitre

une approximation
de la lumière

quelque
chose

est

langue
qu’il me faut

trouver

 

Dans ce rapprochement (fortuit ?) « là/langue », on jurerait entr’apercevoir la « lalangue » d’avant le sens, celle parlée peut-être par cette « voix/qui me traverse », « une voix qui est/un lieu/en moi », la « voix qui ne dort pas », qu’il s’agit de transfigurer de l’informe, de l’inarticulé (« voix qui ne touche pas l’air ») vers la parole poétique, offerte à lire :

[la main qui prend la mienne]

me tend
un objet
que je ne vois pas

on peut
y tourner des pages

 

 

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