Robin Cook - La rue obscène par Jacques Lucchesi
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Très peu d’écrivains ont mené une vie aussi aventureuse que Robin Cook* (1931-1994). Il fut, entre autres, trafiquant de tableaux en Hollande, prête-nom pour la mafia londonienne, taxi de nuit dans la capitale anglaise, reporter de guerre en Algérie et viticulteur en Italie. Autant d’activités qui ne pouvaient que nourrir son inspiration romanesque.
Il commença à publier au début des années 60 et si Crème anglaise, son premier roman, connut un succès immédiat, la renommée internationale ne lui viendra que dans les années 80, avec l’adaptation à l’écran de On ne meurt que deux fois et Les mois d’avril sont meurtriers. Et c’est à titre posthume qu’il recevra, en 1995, le Prix Mystère de la critique et le Trophée 813 du meilleur roman étranger pour Not till the Red Fog Rises.
La rue obscène, que Robin Cook publia en 1971 sous le titre initial The tenants of the dirty street, s’inscrit dans la longue tradition de la satire sociale si chère aux artistes anglais, qu’ils soient écrivains ou cinéastes (comme Naked de Mike Leigh). Noir, ce roman l’est surtout par le regard qu’il porte sur une certaine société anglaise : bourgeoisie dégénérée, militaires arrogants, hommes d’église torturés par leur conscience, handicapés pervers. À chaque page on s’attend à ce que l’enfer s’entrouvre. Et si l’intrigue n’exclut pas quelques morts guère accidentelles, on est ici à mille lieues du polar mironton.
Lord Eylau, le personnage principal de cette farce décapante, tient davantage du bon à rien que du criminel chevronné. Fils de famille alcoolique et menacé par la ruine, il est rattrapé à 40 ans, par la nécessité de gagner sa vie. Mais quel emploi pourrait convenir à un individu aussi inadapté à la société moderne ? Il est d’autant plus aux abois qu’Helen, l’épouse aveugle du pasteur Aynsham à qui Eylau l’a enlevée, n’entend pas vivre chichement. Le destin va cependant lui faire une faveur par l’entremise d’un ancien condisciple d’université, Michael Mendip. Lord d’Angleterre lui aussi et homosexuel assumé, il est devenu l’homme à tout faire de son cousin, le bien nommé Viper qui, à la tête de sa société Inter-Vices, exploite avec profit toutes les passions humaines. Un nouveau projet l’accapare : ouvrir le Trianon, une maison de fantasmes inspirée par la monarchie française à l’approche de la Révolution. Mais si John Eylau est d’accord pour jouer, contre un gros chèque, le rôle de Louis XVI, reste encore à convaincre Helen d’incarner une Marie-Antoinette soumise à tous les désirs des participants. Situation qui risque de rompre l’équilibre déjà précaire de leur couple :
« Leurs relations n’avaient pas évolué comme ils l’avait prévu. Il était horrifié qu’Helen eût aussi fougueusement adopté l’état d’esprit propre au Trianon. Orchestrer des orgies par appât du gain, en préservant soigneusement sa vie privée et ses sentiments personnels, c’était parfaitement concevable ; mais qu’Helen pût se livrer sans retenue à un parfait inconnu le choquait profondément. De plus, son sens de la propriété était bafoué en même temps que son affection : il savait qu’il se trouvait à la veille de partager Helen avec une foule de gens. Il espérait seulement la convaincre de garder un certain détachement au cours de ses ébats. »
Le style de Cook, fluide et précis, sied parfaitement à la description de ce microcosme sulfureux où l’abjection et le cynisme font bon ménage avec l’argent. Mais, plus encore que le plaisir, c’est le pouvoir qui est l’objet de cette quête et aucun de ces personnages déboussolés n’est en mesure d’y résister. Nous nous garderons bien de divulguer la fin de ce roman dont la grande réussite est de tendre une loupe à nos propres turpitudes. Et de nous en faire rire.
* Ne pas confondre l’auteur de La rue obscène, avec Robin Cook, son homonyme américain, auteur de polars se déroulant dans le monde médical.