Armand Robin - Ma vie sans moi par Tristan Hordé
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Armand Robin, enfin lui-même
L’indispensable collection Poésie/Gallimard offre souvent aux lecteurs d’heureuses surprises. On pense à la publication récente de l’œuvre de l’iranienne Forough Farrokhzâd (1934-1967) et de la belle anthologie (poèmes traduits du russe et de l’anglais) de Joseph Brodsky (1940-1996). En même temps, a paru Ma vie sans moi dans la forme qu’Armand Robin (1912-1961) lui avait donnée lors de la première édition, en 1940, dans la collection "Métamorphoses" de Jean Paulhan. L’édition préparée par Françoise Morvan remet à sa place un écrivain trop méconnu. Arrêté à Paris en mars 1961, il meurt quelques jours plus tard à l’infirmerie du dépôt ; son ami Claude Roland-Manuel, Georges et Gilberte Lambrichs sauvent à son domicile trois valises de manuscrits, déposés aux archives des éditions Gallimard ; deux ans après sa mort, est fondée une Société des amis d’Armand Robin dont la présidence est prise par un certain Alain Bourdon qui récupère ces manuscrits. La suite ? On lira dans la passionnante introduction, titrée "De vie en vie", comment une œuvre peut être transformée, dénaturée par des découpages, collages, parties mises à l’écart ; grâce à Robert Gallimard (à qui est dédiée cette édition) et Georges Lambrichs le peu qui restait des manuscrits a été récupéré — trois dossiers sur trois valises. Ensuite, Françoise Morvan* a rétabli Ma vie sans moi comme l’avait publié son auteur — 16 poèmes personnels suivis de 13 traductions — et, après un très long travail de lecture, sous le titre Fragments présent dans les manuscrits, elle a donné un cadre à un vaste ensemble de textes restés inédits.
Ces inédits avaient été pillés par Bourdon qui en avait fabriqué un Le monde d’une voix, monument d’incompréhension de l’œuvre d’un écrivain qui a sans cesse voulu que sa poésie fasse entendre toutes les voix du monde — « toutes les autres vies sont dans ma vie », écrivait-il. Incompréhension encore avec une édition tronquée de Ma vie sans moi sans les traductions et avec une préface d’Henri Thomas, cette fois bien mal inspiré, qui introduit Armand Robin dans cette étrange catégorie des "poètes maudits".
La traduction était pour Armand Robin une création au même titre que l’écriture d’un poème :
Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître : confronté au réel du bon sens, tout beau poème est un contresens orienté par l’harmonie ; rien ne doit, rien ne peut dispenser le poète traducteur de l’impérieux devoir de créer dans une autre langue un contresens équivalent.
Ce qui signifie que créer n’est pas seulement sortir de soi un texte et son premier livre mêle ses écrits à ceux de divers poètes (Essénine, Maïakovski, Jean-Pierre Calloc’h, Rilke, Julian Tuwim, Edgar Poe, Tchekhov) ; une « Vie d’Essénine chantée par un paysan russe de la région de Riazan » (le poète est né dans une famille paysanne de la région de Riazan) ouvre l’ensemble mais cette "vie", suivie de six traductions d’Essénine, a été écrite par Armand Robin. Notons que dans sa traduction du "Corbeau" de Poe, quand Baudelaire et Mallarmé choisissaient pour terminer chaque strophe « rien de plus » et « jamais plus », Armand Robin répète « mort », précédé de « ma, ta » ou « de », illustration de cette volonté d’introduire dans ses traductions un « contresens équivalent ».
Traduire, soit vivre dans une autre langue, c’est être ailleurs, quitter l’espace dans lequel on vit, c’est aussi s’éloigner du temps de ses contemporains, ce que cherche sans cesse Armand Robin, « Ne pas être de mon temps, ne pas être de ma vie ». Cette absence à lui-même, il la trouve dans sa pratique des langues, qu’il traduit, en particulier peut-être dans le chinois, différent de toute autre langue, et il écrit plusieurs textes à propos de la Chine et du chinois dans Fragments ; par exemple, « Je voulus trouver [dans le chinois] de quoi ne jamais revenir à moi, un immense plateau désolé où marcher durement, m’exilant de moi, toutes les directions m’appelant et me décourageant. »
On citerait maint passage des Fragments et des poèmes où Armand Robin cherche à disparaître en tant « qu’Armand Robin », la nécessité non pas de l’inexistence mais le désir d’être toutes les vies à la fois,
Je ne suis pas breton, français, letton, chinois anglais
Je suis à la fois tout cela,
Je suis homme universel et général du monde entier,
Entre mes dents je prends le monde entier
De là vient par exemple son intérêt pour Claudel qui, selon lui, a franchi dans son œuvre et sa vie tout ce qui limite l’esprit. Cette saisie du monde s’opère par la connaissance des langues et, paradoxalement, dans la solitude : elles ne sont pas pour parler à ceux qui les pratiquent mais, comme Maïakovski qu’il traduit : « Je saurai m’enfermer sans le temps sans l’espace, / Avec la solitude bavarde du papier ».
Le refus d’être singulier et remarqué dans les cercles littéraires n’est pas exclusion de ceux qui peuvent le lire ; vouloir être « le monde entier » implique pour Armand Robin de rétablir à leur place ceux qui dans la société n’en ont pas, ni de nom, donc « Le monde entier / Pourvu que devant les pauvres / s’inclinent les riches ». Ma vie sans moi s’ouvre par une défense d’une poésie qui ne soit pas une « poésie pour poètes », « J’aime à rêver d’une poésie qui serait une grande chose simple ; il ne peut sans doute être bon que la beauté ait honte d’être humaine ». Pour lui, seuls les poètes sont responsables de la désaffection du public pour la poésie — rappelons que le livre est publié en 1940. Il n’est pas certain que la plupart de ses poèmes en vers libres, même quand ils ont pour motif l’enfance, le pays du père ou Jésus, aient été (soient aujourd’hui) lisibles par le public souhaité. D’autres poèmes qui se veulent proches d’une tradition orale répondraient peut-être à ce souhait, comme, par exemple, "La fiancée du sabotier" et son refrain au second vers des quatrains, « Viens que je t’aime, douce aimée », ou de "Air de ronde pour Bretons", à chanter avec refrain « Tra la la ! quelle misère ! / Tra la la ! dansons gaiement ! ».
On apprécie la complexité de la démarche d’Armand Robin qui se nourrissait de la poésie la plus subtile, la moins faite pour être entendue par tous et qui écrit aussi « Ma parole me vient des joncs remués ». Ce sont les deux aspects que restitue cette édition dont les commentaires, jamais envahissants, redonnent sa place à un poète mal compris qui n’a pu, ou voulu, ordonner ses "fragments". Françoise Morvan, outre une présentation développée, ajoute en fin de volume une biographie et une bibliographie qui montre l’étendue de l’œuvre.
* Françoise Morvan a soutenu une thèse (1989) sur l’œuvre d’Armand Robin et a notamment publié Armand Robin ou le mythe du Poète (Garnier, 2022).