Carla Demierre - La Fille de Mars par Jacques Barbaut

Les Parutions

19 août
2026

Carla Demierre - La Fille de Mars par Jacques Barbaut

Carla Demierre - La Fille de Mars

« À en croire les journaux, si on aime les sciences psychiques, les histoires de fantômes et les romans à l’eau de rose, alors ce livre est fait pour nous. » (18) 

 

*

 

Il était une fois une petite fille née chétive en Valais (Suisse).

 

… Ça commencerait comme un conte — et ç’en est bien un, en bonne et due forme, tout plein de secrets et de mystères occultes.

 

Élise Müller paraissait si faible que ses parents s’attendaient à la voir mourir. Sa peau était bleue. « Les jours suivants, tout le village avait défilé pour voir ce bébé qu’on disait laid et merveilleux » (87).

 

À peine née que déjà bête curieuse à qui l’on rend visite — et on viendra bientôt des quatre coins de la planète (Terre) pour approcher cette médiume (Carla Demierre est attachée à cette féminisation orthographique inusitée qui étrangéifie encore davantage la femme) vivant à Genève.

 

À la trentaine, Élise a commencé à entrer en communication avec un « esprit », Léopold, un esprit qui la guide et qui a bien des exigences, Léopold qui serait le fantôme de Guiseppe Balsamo, le comte de Cagliostro.

 

Très vite, son cas intéresse les journaux mais aussi la faculté. Sa renommée, elle la doit – à son corps plus ou moins défendant – à un professeur de psychophysiologie à l’université de Genève, Théodore Flournoy, qui assista pendant six années à de nombreuses séances de « spiritisme » (en vogue depuis l’épopée des sœurs Fox) et voulut rendre compte de la médiumnité d’Élise — avec accès de léthargie, catalepsie et changement de personnalité, et, si l’on veut ajouter quelques signes cliniques : « Suggestibilité, automatismes, télépathie, cryptomnésie, hallucinations, visions hypnagogiques » (45).

 

Dans le livre que le scientifique publie en 1900 (à Vienne, c’est l’année de L’Interprétation des rêves, considéré comme l’acte de naissance de la psychanalyse, mais quand l’Autrichien emploie le mot « inconscient », le Suisse en tient plutôt pour « subconscience » ou « moi subliminal »), Élise Müller y est dessaisie de son identité onomastique, elle est rebaptisée, censément pour protéger son relatif anonymat, Hélène Smith par le professeur. Cet essai, traduit en plusieurs langues, qui connaît un vif succès international, s’intitule Des Indes à la planète Mars, avec ce sous-titre : Étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie.

 

(Pour les glossolalies, puisque Hélène parle et écrit couramment le sanskrit et le martien, mais aussi l’uranien et le lunaire, ça donne des « messages » aussi étonnamment formatés que cet échantillon : afato matobi fomo zatomma idoto metta ato tadota moti tottizo zôzôta tito homato zito lopo lapedi lappoda alo to papéli.)

 

La notoriété d’Élise/Hélène entraîne quelques conséquences heureuses : en octobre 1900 (décidément une année à bascule), Mary, une riche veuve américaine (une admiratrice et bienfaitrice qui serait la bonne fée du conte), décide d’octroyer une rente à vie à Élise, qui permet à celle-ci de quitter son poste de vendeuse pour pouvoir se consacrer entièrement aux « phénomènes » et de s’adonner plus confortablement aux séances — elle échappe par ailleurs au mariage car une voix constamment le lui déconseille, lui en barre l’accès.

 

Dès lors, la « littérature » enfle et prolifère… Flournoy prépare un deuxième volume sur son cas, Élise compte bien écrire le sien, qu’elle fera signer par quelqu’un d’autre. Comptes rendus de séances, thèses et documents, réponses à des questionnaires, reportages, articles de presse favorables ou condescendants, empathiques ou caustiques (de la Gazette de Lausanne au Chicago Daily Tribune, du Woman’s Journal à Vogue), notes des observateurs, voire des expérimentateurs, qui l’étudient, la traquent, l’analysent inlassablement (« les gens qu’elle voit, l’argent qu’elle dépense, les cadeaux qu’elle reçoit, la date de ses règles, les jours où elle a été malade, les étrangères qu’elle reçoit en séance, les conseils qu’on lui donne, les choses qu’elle projette de faire, les ouvrages qu’elle lit, les opinions qu’elle exprime, etc. »), journal de bord et journaux intimes, lettres d’admiratrices/teurs, correspondance d’Hélène Smith — c’est avec ce kaléidoscope textuel que fonctionne la Fille de Mars, livre composé d’une multitude d’extraits et de sources hétérogènes, montés, cousus, assemblés.

 

« Élise lit chaque brochure, elle découpe chaque article et les pose sur une pile qu’elle regarde monter sans émotion particulière. » (161)

 

Après la période des « dictées » – récits des voyages interstellaires ou subterrestres, romans historiques des vies antérieures : « Il y a cinq cents ans, elle aurait été une princesse indienne nommée Simandini. Et puis, elle serait morte pour revivre en tant que Marie-Antoinette, reine de France. » [The New York Times, 18 août 1900] –, reste encore à Élise à supporter la période des « visioscopies », soit des images « inspirées », annoncées à l’avance par des voix, qui s’imposent en s’imprimant sur sa rétine — ne lui reste pour ainsi dire qu’à calquer (en n’occultant pas les esquisses, les essais, les effacements, les pannes, reprises, repentirs, retouches, corrections que ces quelques « vues de l’esprit » exigent).

 

C’est précisément le lendemain de la mort de sa mère, avec qui elle vivait, qu’Elise commence son premier tableau — une activité intense, ingrate, absorbante, compensant heureusement la perte douloureuse.

 

Elise, qui avait pris auparavant quelques cours de dessin pour s’y préparer, préférerait peindre des paysages, mais c’est pourtant une série de portraits (Judas, la Vierge) qu’Hélène réalisera.

 

« Pour les psychologues, l’inconscient d’Élise sait peindre, mais son moi conscient refuse de savoir qu’il sait. » (160)

 

À défaut de pouvoir pénétrer dans l’intimité d’une âme traversée par l’occulte, Carla Demierre, manipulant une discrète mise à distance (reste de rationalisme ?), se concentre sur l’espace domestique féminin (l’intérieur suisse petit-bourgeois) avec bibelots, pendeloques, tasses en porcelaine, meringues double crème pour le gâteau d’anniversaire, châles et robes de chambre, rébellion récurrente des objets — livres qui volent de leurs propres ailes, vaisselle qui valdingue, disparition des couleurs, d’un pinceau…

 

« Élise est attentive aux choses qui produisent des bruits minuscules (plumes de corneille, miettes de brioche, excréments de chat), au cas où son amie serait derrière. » (100)

 

Explorant les limites ténues entre « pathologie » et « normalité », entre « normalité » et « merveilleux », elle restitue le quotidien d’une femme – rêves diurnes et nocturnes y compris – vivant dans un « appartement peuplé de fantômes, d’anges, d’esprits protecteurs et de lumières amies », qui attire les phénomènes paranormaux comme un paratonnerre la foudre, avec patience et modestie — non sans fatalisme souvent.

 

*

 

— La plupart des voix que j’entends viennent d’En-Haut.

— Comment faut-il les appeler ? « Anges » ? « Esprits » ? « Êtres de lumière » ?

— Faites comme vous voulez Sybil, mais enlevez les guillemets.

(116)

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