APPARITIONS - 49

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49. Rêve éveillé.

Il y a deux sortes de rêve : le rêve automatique et le rêve écrivain. Le rêve automatique transcrit la cohue d’images qui bouscule le corps (l’estomac platonicien). Son récit n’est pas encore écrit, malgré le sentiment qu’il raconte une histoire ; c’est un brouillon passionnant, un chaos ou, comme l’appelle Goethe dans une lettre à Herder en 1788, « une urne de loterie, où se trouvent, pêle-mêle, d’innombrables billets blancs et des lots sans valeur. On devient soi-même un rêve et un billet blanc lorsqu’on s’occupe sérieusement de ces fantômes. » Le rêve écrivain est, en principe, le fruit de la fantaisie consciente d’un être qui n’est pas en train de dormir et qui configure (présente) sa réflexion (nommons-le avec Carus « le poète éveillé ») ; il dit quelque chose, parce qu’il domine la foule d’images pensives sans quoi il est seulement une outre vide. Il parvient à communiquer les éléments intéressants dans le demi-jour des images, le rêve étant « une Arcadie crépusculaire » (Jean-Paul, 1795).

Marcel Jousse : « À vrai dire, il n’y a pas de rêve endormi ni de pensée éveillée. C’est exactement le même mécanisme qui joue. » (Anthropologie du geste, « Le Rêve ») Le rêve est un rejeu de l’expérience. La pensée dessine la veille. Quelqu’un reçoit les actions du monde, comprend des gestes reçus, etc. Les traces dynamiques du dehors, les « mimèmes », sont rejouées par le corps. Il y plonge. Rêver, ce n’est pas du tout contempler une suite d’images. Le rêvant n’est pas un absent qui se croit présent. Il galope en même temps qu’il chevauche le cheval de louage. Penser même, une fois debout, c’est relancer des souvenirs par le corps, c’est-à-dire des configurations, des éléments de paysages participants. Je suis un cheval locataire, ou plus exactement : comme lui, je suis ce mouvement animal en quête d’un sens physique, d’une position dans l’espace. Il n’est donc pas vrai que « le rêve de la nuit <soit> un rêve sans rêveur » (Bachelard, Poétique de la rêverie, 1960). Le rêve du jour n’est pas non plus d’un rêveur sans rêve, ou plus exactement : le rêve les yeux ouverts, c’est l’imagination se tenant à égale distance a) de l’impression passive, l’idole de la caverne, esclave des ombres mouvantes et b) de l’imagination dirigeante, la souveraine animatrice du logis, qui semble faire dire à Rousseau, dans ses Pensées d’un esprit droit, « j’aime encore mieux rêver éveillé qu’en songe ». Or, en produisant les images, je les dispose en faisant comme si elles ne m’étaient pas déjà commandées par le monde. Le configurateur, c’est lui. Elles disposent de mon éveil, non pour imposer un règne automatique ; c’est pour que la pensée les pense, car s’« il n’y a pas de pensées sans images » (Aristote), il n’y a pas d’images sans pensées au moins en attente. L’irréel se laisse penser par le réel à travers quelqu’un.

L’hyperonirisme, qui fait rêver à tout propos, nuit et jour, et livre les images à leur force débordante, à leur combinatoire immense, entend « tomber un cil de moustique » (Sei Shonagon) ou présente un chat disant « J’ai constaté que les Formes ne sont pas toujours là dans la rue ». Il procure des pensées excitantes, des apéritifs nouveaux, et des développements qui sont tous enfants du réel. Car les inventions, comme le parquet-rossignol qui doit sauver le dormeur inquiet d’être visité à son insu, ce parquet chanteur, sont des entités créées par la réflexion venue du monde. En vérité, l’imagination est l’enfant de la peur, et la peur nous suggère la présence de l’invisible cavalier qui dirige le cheval de louage galopant à travers l’étendue. Le rêve est ce cheval qui s’imagine cavalier, ce galopant hanté par lui-même, c’est-à-dire impressionnable. C’est un cavalier loué par l’ensemble des choses, et qui devient locataire. « Si nous étions des rêves, il faudrait un papillon, et non un tigre, pour le suggérer fidèlement. » Borges, en 1967, renvoie au songe de Tchouang-tseu, qui « rêva qu’il était un papillon. À son réveil, il ne savait pas s’il était un homme qui avait rêvé être un papillon, ou un papillon qui rêvait maintenant d’être un homme. » Rêve d’un tigre-papillon, ou rêve-papillon tigré, dont l’envol gracieux est terrestre et se nourrit copieusement des silhouettes qu’engendre la Terre. « L’espace somnial et morphéen » (selon une expression absconse de Coleridge dans ses Carnets) vient des passions rugueuses. La production involontaire d’un monde rencontre sa production libre. Le principe vivant de toute perception est une imagination première. Luther plonge dans ses réflexions sur le diable, qui « se forment et se condensent maintenant en choses, en réalités » (Coleridge, L’Ami, 1809). Il s’enfonce dans le sommeil où son cerveau conserve une partie de ses « énergies éveillées » ; les sensations qui corrigent d’habitude la pensée sont suspendues. Le diable semble surgir du mur. Luther lui lance un encrier. La pensée a acquis la consistance d’une chose ; dans l’état intermédiaire d’une rêverie, elle occupe la perception et crée l’événement d’une présence. Les objets de la chambre fournissent le décor de l’apparition ; celle-ci n’est pas une invention sans support ni la perception substantielle d’un dehors. Elle est le recoupement autonome d’un matériau sensible et de l’interprétation qui lui impose une forme. Apparition corporelle et apparition spirituelle se départagent dans la pensée de la perception. Car la perception pense. S’ « il ne faut pas offenser la pudeur des divinités du songe » (Nerval), c’est, littéralement, que les apparitions réelles portent, sur elle, un voile d’Isis qu’il faut, non pas soulever, mais longer du regard pour en saisir la réserve profonde, c’est-à-dire la surface divine, comme on considère les sculptures au drap de marbre. Le rêve est la culture du regard sur les choses : regard divin en lui-même. Il n’y a pas de divinité cachée au-delà du réel, même si le rêve semble être le « libre délassement de l’imagination entravée » (Novalis, Heinrich von Ofterdingen, 1799-1800). C’est moins l’imagination qui est entravée que la perception et ses écuries et « le rêve nous instruit d’une manière singulière de la facilité qu’a notre âme à pénétrer dans chaque objet, à se transformer aussitôt en chacun d’eux. » (Novalis, Fragment psychologique). Le « parfum printanier » dont parle Jean Paul dans ses Flegeljahre (1804-1805), c’est le parfum du voile d’Isis qu’est la surface réelle : « Comme des fleurs célestes, les rêves sont souvent portés à travers la nuit humaine ; et, à la lumière du jour, seul un étrange parfum printanier signale les traces de ceux qui ont disparu. »

Dans L’âme romantique et le rêve (1939), Albert Béguin a parcouru le champ de spéculations qui affrontaient le problème du rêve au point d’envoyer des « signaux de détresse » à l’époque (Walter Benjamin, 1939-40, dans sa recension de Béguin). Car les obstacles ont barré le chemin et le repli intérieur n’est pas à lui-même sa finalité. La tentation mystique, la belle âme à laquelle plus d’un Romantique ont cédé, était un symptôme et un « indice historique ». Une fois posé que « le rêve n’est rien d’autre que poésie involontaire » (Ludwig-Henrich von Jakob) et qu’il ne fallait pas s’en tenir à « quelque passion mélancolique pour les méditations de hibou » (Lichtenberg, c.1770), il fallait admettre cependant qu’« on ne saurait dire où commence la veille de l’homme » (Lichtenberg, 1775). La peur du rêve n’était pas refoulée pour autant : « Parmi les idées qui, chaque jour et à chaque instant, se déversent dans l’âme, il est nécessaire qu’il y en ait un certain nombre qui soient bientôt replongées dans l’ombre… Il semble que les idées que nous concevons en rêve doivent être réobscurcies. Pour moi, du moins, le souvenir des rêves m’est extrêmement désagréable, parce qu’il suscite tout le jour quelque désordre dans mes autres idées. » « Le médecin des âmes doit pouvoir obscurcir les idées nuisibles et placer dans la lumière convenable d’autres idées. » Tel est le propos classique de Moritz dans son Magazine pour la science expérimentale de l’âme (1783). Anton Reiser, son représentant fictif, subit les « souffrances de l’imagination » : « Car, ses rêves, étant pour la plupart très vifs et semblant confiner à la réalité, il lui vint à l’esprit que sans doute il rêvait également en plein jour (…) C’était là pour lui une pensée terrifiante ; il avait peur de lui-même (…) » Il fallait encore expliquer une telle « contradiction de l’extérieur et de l’intérieur ». On ne pouvait s’en tenir aux mots platoniciens de Joubert : « Fermez les yeux et vous verrez. » Et si, comme Görres, on tendait à supposer que le rêve fût « l’état primitif de l’homme », rien n’était encore clarifié par là : l’homme avait quitté son premier état depuis longtemps, et nous ne vivons plus dans ce que Carus appelle en 1846 « l’Inconscient absolu » qui « règne sur toute l’activité de l’idée », la naïveté heureuse, la simple union avec le monde, si tant est qu’elle ait existé. Même la phrase de Hegel, « L’histoire entière est une collection de rêves », attend son éclaircissement, car par une telle déclaration passionnante on suppose savoir ce qu’est le rêve. Ceux qui se sont aventurés à penser plus avant sur ce terrain s’appellent Ritter, Troxler, G.H. von Schubert, Carus et Novalis.

Ritter, ce « gardien du seuil » (Benjamin), écrit dans une lettre à Baader : « Tout ce que l’on imagine est réel ; et c’est pourquoi précisément cela n’a pour nous qu’une demi-réalité (…) Toutes nos actions sont de l’espèce du somnambulisme, c’est-à-dire des réponses à des questions ; et c’est nous qui interrogeons. » Nous interrogeons les apparitions qui s’affaiblissent en se présentant comme des réalités, puisque les réalités tendent à apparaître pour faire un monde ; nous intervenons auprès de ces réalités apparaissantes pour y répondre, l’affaiblissement tenant à l’interrogation sans réponse, et même au puissant oubli d’interroger ce qui apparaît. Le sérieux de l’apparition tient à sa nature semi-onirique. Troxler (1812) : « Le rêve est le sérieux qui est la base de tous les jeux auxquels se livre la vie. » Le sérieux, c’est l’art de ne pas se soumettre au somnambulisme, même dans le nécessaire « déréglement de tous les sens ». Gotthilf Heinrich von Schubert prend lui-même le rêve au sérieux : c’est « la Nature qui rêve en nous » (1821). Entendons : c’est le monde qui travaille le rêveur, et rien d’autre. « Le rêve est un avertissement » (1830). Et il doit avertir de ses propres dangers.

Au Chant XIX de l’Odyssée, Pénélope raconte à Ulysse déguisé en mendiant son rêve, où un aigle tue ses vingt oies domestiques. L’aigle lui révèle qu’il est Ulysse et que les oies sont les prétendants qu’il va éliminer. Rêve réflexif, que la Tisseuse met en doute. Elle explique qu’il y a deux portes par lesquelles les songes parviennent aux hommes : la porte de corne, où passent les songes véridiques, qui s’accomplissent, et la porte d’ivoire, qui libère les songes trompeurs. Au début d’Aurélia (1855), Nerval dira que les deux sortes de rêve font peur en ce qu’ils « nous séparent du monde invisible », qui est le monde du sens ; elles y donnent un accès incertain. C’est le mendiant qui comprend le rêve ; il part de la pauvreté des moyens dont il dispose. Le dieu-mendiant dont Hölderlin suggère la figure (« l’homme est un dieu lorsqu’il rêve, un mendiant lorsqu’il pense », Hyperion, 1797) n’est pas celui qui se livre aux images pour penser (sa réflexion serait pure fantasmagorie), mais celui qui pense avec les images et devient l’artiste de ce qu’il rêve, ne cédant pas au manque qui engendre la pensée. C’est l’interprète des vérités, qui s’appuie sur leur retrait. Les images comblent le besoin sans le faire disparaître, car elles suscitent le désir de penser plus avant au milieu de « la cendre des roses terrestres » (Novalis). Poros (Dénuement) et Penia (Ressource et Ingéniosité) mettent au monde le désir qui n’en finit pas (Platon, Banquet, 203b-203c) . « Intelligence, imagination, raison, ce sont les misérables compartiments de l’univers intérieur. De leurs étonnants mélanges, des formes qui en naissent, de leurs transitions, pas un mot ; personne n’a eu l’idée de chercher d’autres forces encore innommées, - de dépister leurs relations mutuelles. Qui sait quelles unions merveilleuses, quelles surprenantes naissances il nous reste à découvrir en nous ? » (Novalis, Brouillon général) « Le second pas doit être un regard efficace vers l’extérieur, une observation active, autonome et persévérante du monde extérieur. » « La poésie est le réel absolu. » Le poète est « sujet et objet à la fois ». « Tout se passe en lui. » Le traversé est un traversant.

Novalis encore, lettre de 1799 : « Je sais que l’imagination aime ce qu’il y a de plus immoral, qu’elle préfère à tout la bestialité de l’esprit (…) L’homme robuste préférera toujours la veille au sommeil. Moi non plus, je n’échappe pas au sommeil, mais je prends plaisir à la veille et je souhaite tout bas de veiller toujours. » « Rêver et tout ensemble ne pas rêver : cette synthèse est l’opération du génie, - par quoi l’une et l’autre activités se renforcent mutuellement. » Si chaque idée est une naissance (Hamann, 1759), c’est-à-dire l’apparition d’une forme pensable, c’est bien que le discernement des enjeux du rêve ne revient pas, selon la formule de Carus, à « enseigner la géographie au pigeon voyageur ». Il est entendu que chaque âme physique est, virtuellement, cet oiseau qui sait où il va même quand il ne sait pas qu’il va. C’est un oiseau chargé de vérité.

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