APPARITIONS - 47 par Philippe Beck
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47. Scolarisation.
Scolarité veut dire : condition, ou plutôt état de qui bénéficie d’une école. L’école véritable donne accès à la vie du savoir, aux vérités de l’existence du monde en tant qu’elles traversent le temps et l’enchantent ou l’accablent. Le savoir, en principe, disait il y a un siècle John Butler Yeats à son fils, ouvre, non pas au caractère, mais à la personnalité, laquelle dépend de la pensée. Il s’agit de la singularité de chacun en tant qu’activité, puisque « je suis de l’activité » (Billeter). Le caractère, lui, dépend de la volonté qui, comme disait également en 1910 le père du poète irlandais, « ressemble à ce qu’est la police dans une ville. » La pensée met en relation avec les autres, avec leur matière active, parce qu’elle saisit les questions communes et les met en forme. La police ne donne pas forme ; elle déforme les personnes (leur aptitude personnelle à la splendide impersonnalité du partage du savoir).
Cela étant dit, il faut ici s’intéresser à la scolarisation. Elle ne désigne pas dans ce cas le processus obligatoire à travers lequel l’élève se soumet au devoir d’apprendre volontairement, c’est-à-dire malgré tout l’occasion de s’instruire, qui devrait être réellement offerte à tous ; cette chance est hélas ! systématiquement transformée en procès militaire. Elle désigne la perversion de l’apprentissage, trahison qui ne vient pas de la « horde de fer ». La perversion de l’esprit de l’école vient de ceux qui ont trop consenti à la scolarité en prenant le caractère pour la personnalité, la velléité pour la donation de forme et de sens, et font partie du service d’ordre. On peut les appeler des écoliers studieux, des laborieux de tout instant, mais pourquoi ? La raison se trouve dans le fait qu’ils constituent, par leur désir d’épouser l’expression du peuple, des philistins barbares qui s’habillent en communicants de la culture. Matthew Arnold dit que les Barbares prétendent à la forme et les Philistins au mépris de la forme. Le résultat mixte du rêve abstrait des esprits scolaires est un pur égarement dans l’intervalle entre une fascination pour la forme et la lumière (pour l’aristocratie) et une fascination pour l’informe (pour le peuple imaginé qui, à l’ombre de la nuit, attendrait le lever du soleil). La fascination pour l’informe, qui s’accompagne d’un mépris de la forme, est d’essence bourgeoise (elle rêve de remplacer l’aristocratie et son « étiquette »). Ce qu’Arendt appelle le philistinisme cultivé serait donc sans doute mieux appelé philistinisme barbare au sens strict. L’esprit scolaire est un être égaré obéissant. Or, en obéissant déjà (car il se sait esclave), il trahit le sens vivant de toute forme. Il peut admirer les beautés surgissantes, comme un épouvantail abandonné admire les oiseaux qui passent dans l’air de la campagne. Sa passion de la vulgarisation est vulgaire, dans la mesure où elle s’en remet à des formules aussi dansantes que des momies. Une telle passion ne serait pas une faute, si le discours exotérique, tourné vers le peuple « enfermé dans ses ténèbres », ne s’accompagnait d’un mépris pour le public (et pour soi-même en tant que descendant du grand nombre) ainsi que d’une tendance au simplisme qui obscurcit tout ; on ne voit plus les beautés se dessiner dans l’air quand on croit à la Momie-Soleil. L’ « autre clarté » est, aux yeux du scolarisé-scolarisant, une formule (une chimère verbale) qui renvoie à l’éternelle obscurité.
Le scolarisateur est un anti-Midas, un alchimiste contrarié. À un autre point de vue, c’est un Midas qui convoite l’or du peuple, et l’âne qui songe au Pactole, ce fleuve de tous les bénéfices. Il souffre de voir le réel devenir métallique ; la mort est le fruit fossile de sa passion. Il a le mauvais goût très sûr. C’est un oiseau qui trahit le « journalisme chantant » que Benjamin attribue à la jeunesse de la presse. Le scolarisateur est un âne pour autant que l’esprit d’enquête lui est étranger. Il veut hériter. En tant que vulgarisateur vulgaire, il banalise tout ce qu’il touche (et crée des formules toujours malheureuses, des promesses de désert) ; c’est un journaliste qui déchante (renonce à l’enquête lyrique exigée par la recension du monde). Il trahit la noble vulgarisation, chercheuse de forme, et provient du savoir qui la façonne. Orphée à l’envers, il change l’or en boue et la lyre en sommier. La glue inepte de ses phrases se fait oublier dans une prose sèche comme un coup de trique ou, si on préfère, elle jure comme un cactus au milieu des roses de l’invention humaine. Il est aux lieux communs terroristes ce que la sénilité est aux souvenirs : toujours portée à les rappeler de crainte qu’ils n’instruisent pas ceux qu’ils ne peuvent instruire. Paulhan appelle Terreur la soumission autoritaire de la forme au fond. Le journaliste vieux est l’héritier de l’école qui empêche tout au lieu de faire naître des esprits qui arrachent à la Terreur silencieuse. Terne et conforme (informe suiveur), il se cache derrière le devoir d’attention comme on se soumet au devoir de rédaction.
Le poéticien scolaire, qui dit ce qu’est la forme fidèle au cerveau du peuple, en rampant inscrit de force le lecteur dans l’époque bourgeoise déçue des Révolutions. La déception prétend connaître « les Nombreux ». À cet égard, le théoricien est un curé aberrant ; il se croit lucide en édifiant les désenchantés. « L’aberration se communique comme un bâillement » (Herder), parce qu’elle est drapée de bure ou de lin blanc. La folie du laborieux recenseur qui sermonne en profanant son objet, au style incolore de serpent amoureux des consignes, tient dans l’ambition de convertir toute pensée singulière, ouverte, en « théâtre digestif » (Artaud). L’esprit scolaire s’approche du feu de la pensée avec la prudence du poltron que la vraie vie fascine ; il la hait en secret parce qu’elle ne se soucie guère de digérer la profusion des nourritures du monde. Ses muscles sont ceux d’Iago, et ses tensions intérieures, alanguies, d’une lenteur tragique. Il répand la tristesse sur toutes les pages vivantes dont il devine la force, de loin ; il a encore faim du pain des anges. Pourtant, sa vie est « une existence vague dans les limbes de la culture générale » (Benjamin), et il ne peut demander comme en 1805 Johann Gottfried Seume à Karl Böttiger : « Avez-vous jamais entendu dire qu’il soit sorti de moi quelque chose qui ne fût pas réellement en moi ? » Car l’esprit scolarisé, dénervé, qui rêve d’une fleur bleue éclose dans une âme élue, veut seulement exporter ce qui n’a jamais été et ne sera jamais en lui.
