APPARITIONS - 45 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 45 par Philippe Beck

 

Apparition 45. Désir.

 

 

Gabriel Fauré, qui jeta des abat-jour à la haute mer, dans une lettre à son épouse Marie, en date du 11 septembre 1906, évoque un souvenir d’enfance, associé à l’Adagio du Deuxième Quatuor avec piano, op. 45 :  « (…) une sonnerie de cloches qui, le soir, à Montgauzy (…) nous arrivait d’un village appelé Cadirac lorsque le vent soufflait de l’ouest. Sur ce bourdonnement s’élève une vague rêverie qui, comme toutes les vagues rêveries, serait littérairement intraduisible (…) N’est-il pas fréquent qu’un fait extérieur nous engourdisse ainsi dans un genre de pensées si imprécises qu’en réalité elles ne sont pas des pensées, et qu’elles sont cependant quelque chose où on se complaît ? Désir de choses inexistantes peut-être ; et c’est bien là le domaine de la musique. » Dans cette évocation qui rappelle Rousseau et ses fausses imprécisions, Fauré n’est pas formel : il parle de « vagues rêveries », de complaisance et du « désir de choses inexistantes peut-être <je souligne> » qui est « le domaine de la musique ». Il ne dit pas avec certitude que la musique désire indéfiniment une réalité qu’elle ignore. Il semble que la musique soit incertaine d’ignorer ce qu’elle désire, balançant entre l’impression de connaître ces cloches et ces bourdons qui reviennent pour hanter des suites de notes et l’impression de ne rien savoir de l’objet du désir en question. Le désir sans objet, qui ne prend pas fin ni contour, est-ce un désir platonique, une intense et brûlante sublimation, comme un souvenir à jamais flou que poursuit une rêverie sans pensée ? Ou bien est-ce un désir très-physique, concret et soutenu, mais anti-platonicien coûte que coûte, une extase héroïque et hyperterrestre, tendue vers un futur solaire, qui tend à rejeter la méditation voisine de la rêverie selon Rousseau et qui pourtant s’en approche? (« Quelquefois mes rêveries finissent par la méditation, mais plus souvent mes méditations finissent par la rêverie, & durant ces égarements mon âme erre & plane dans l’univers sur les ailes de l’imagination dans des extases qui passent toute autre jouissance. » Rêveries du promeneur solitaire, Septième Promenade, 1776-1778. La Cinquième Promenade précise : « Le repos est moindre, il est vrai, mais il est aussi plus agréable, quand de légères et douces idées, sans agiter le fond de l’âme, ne font pour ainsi dire qu’en effleurer la surface. »)

Platon appelle « intuition intellectuelle » (noèsis, République VI, 509d-511e) la saisie directe de la vérité, sans médiation, l’observation des essences en pleine lumière (et non dans le vacillement et la lueur tamisée de la caverne bourgeoise), au terme du parcours d’une pensée (dianoia) qui se bâtit à l’épreuve des objets sensibles. Il y a une jouissance intellectuelle, comme un rêve pur et substantiel, un état métaphysique étrange et déterminé, quand plus rien ne paraît désirable ou, plus exactement, quand désir et plaisir s’unissent absolument et que l’objet intelligible n’est plus lointain ; le connaisseur s’y absorbe. Ce rêve pur d’une Béatrice (si la vérité est désignée d’un nom de femme) n’est pas une rêverie indistincte ; c’est une intensité théorétique et elle se distingue radicalement de l’émotion crépusculaire qui est comme le destin de la musique pure. Les sons laissés à leur bercement et aux Sirènes, source plusieurs de la berceuse charmante et qui se rapprochent, provoquent l’interminable incertitude quant à l’objet du désir d’écouter. La vérité, elle, après le discours du raisonnement, met un terme aux apories et aux doutes que l’interrogation impose même par le poème ironique de Socrate ; elle met un terme au vague de tout désir qui songe à trouver son aboutissement en quelqu’un ou quelque chose en le possédant. C’est, à la limite, au-delà du corps qu’a lieu une telle jouissance unitaire, qui possède. Quant au désir demeuré désir, désir pur et sans objet, ou dont l’objet recule à mesure au point d’être indistinct comme le bourdonnement de cloches dans la vallée-souvenir, à la manière du plaisir de désirer il est le fait d’un corps peut-être pensant. Tous nos efforts mélomanes (nos attentions aux sons continués) obéissent à un ésotérisme « érotique et artisanal », ainsi que le caractérise Walter Benjamin. Il s’agit d’aborder tous les objets, même voilés encore, en refusant « la surenchère métaphysique et politique de l’incommunicable ». Le fait de remplacer la misère des désirs d’objets inaccessibles par un désir sans objet peut-il résoudre les problèmes de la « classe affective » des musiciens et des auditeurs que nous sommes tous ? (La politique, c’est la musique continuée par d’autres moyens.) À quelle utopie du corps se sublimant tendons-nous et peut-être pensons-nous ? Quel est ce mirage qui tente ceux qui se destinent à l’art et particulièrement à l’art des harmonies, art prétendu immatériel et qui, cependant, engage extraordinairement les sensations du corps inquiet ? Le labyrinthe de la sublimation prend souvent les interprètes au piège de l’ « intraduisible » dont parle prudemment le compositeur. L’ineffable est ce labyrinthe qui ne mène nulle part, semble-t-il,  et qui, pourtant, inévitablement, recèle un centre accessible et secret, que les mots désignent sans relâche. Les mots savent toujours quand ils ne disent rien ; c’est leur souffrance muette, l’alcool de l’esprit. Le musicien ne peut avoir honte de parler sans renoncer à la sublime intensité qu’il pratique en la rêvant. C’est pourquoi un musicien qui, en détournant l’infatigable bavardage égal au glacial silence du ciel, consent à parler de ce qu’il fait et qui lui est fait, de ses problèmes et de ses questions, de ses hantises et de ses intuitions, est le réel serviteur de l’accès à ce qu’il peine à comprendre. Ses phrases ne sont plus un silence mortel et déguisé.