APPARITIONS - 31 par Philippe Beck
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31. Baudelaire et Bloch.
Dans ses extraordinaires Carnets[1], Marc Bloch écrit (c. juin 1939), au sujet de Joseph de Maistre : « Outre le passage sur le bourreau providentiel, note cet admirable argument sur la réversibilité des peines (péché originel). » Il renvoie au Sixième Entretien des Soirées de Saint-Petersbourg (1821) : « Malheur donc à la nation qui abolirait les supplices ! Car la dette de chaque coupable ne cessant de retomber sur la nation, celle-ci serait forcée de payer sans miséricorde et pourrait même, à la fin, se voir traitée comme insolvable selon toute la rigueur des lois. » Cette métaphysique brutale s’appuie sur une étymologie controuvée : « tout supplice est supplice dans les deux sens du mot latin supplicium, d’où vient le nôtre : car tout supplice supplie. » Maistre pose que le châtiment comprend une demande d’expiation, le condamné se prosternant. La sanction juridique envelopperait une ardente prière de réparation et de pardon. Il y a plus intéressant : chaque supplice serait aussi la supplication générale de l’espèce humaine. En effet, suivant la logique maistrienne, si une société supprimait la mise à mort, la faute du criminel ne disparaîtrait pas ; elle incomberait à l’ensemble de la communauté, qui en serait punie sans douceur. La théorie de la réversibilité et de la solidarité des fautes, selon laquelle les dettes morales circulent dans le corps social entier, est « admirable » au plan anthropologique, dans la mesure où une société ne peut jamais tenir le crime pour l’affaire privée d’un individu ; il engage nécessairement la société, son âme physique générale. L’humanité constitue un seul corps. Les mérites, les fautes et les peines circulent. D’un autre côté, la persécution des justes, qui a lieu, n’est pas souhaitable, mais la doctrine de la réversibilité prévoit que les innocents suppliciés contribuent mystérieusement au salut des coupables. Le péché originel concernerait chacun. Bloch, en homme des Lumières, s’intéresse au fonctionnement réel des croyances dans l’Histoire, à leur efficace partagée ; la figure du bourreau providentiel éclaire ainsi un mécanisme social profond. Il ne considère pas que Maistre perçoive le réel effectif (la vérité du monde) quand par exemple, au plan politique, il interprète la Révolution française sous l’aspect d’un immense châtiment providentiel. En historien, il se demande néanmoins si et comment un événement bouleversant n’est pas la conséquence ou le prix qu’une société doit payer à la culture dont elle se soutient. L’évaluation morale et politique d’un tel bouleversement n’est pas immédiatement la question. L’historien doit reconstituer avec froideur la logique réelle et symbolique de la société pour mieux la comprendre et y intervenir à titre de citoyen.
Le Onzième Entretien des Soirées précise la doctrine du bourreau providentiel : « Toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l’exécuteur : il est l’horreur et le lien de l’association humaine. <je souligne, Ph. B.> Ôtez du monde cet agent incompréhensible ; dans l’instant même l’ordre fait place au chaos, les trônes s’abîment et la société disparaît. »
Quand il rédige cette note dont on ignore la date exacte (c’est en tout cas après juin 1939), où il fait retentir le chant d’une cigale exaltée, Marc Bloch ne pense pas au soi-disant « sacrifice » de Pétain à la France, dont il n’est sans doute pas encore question et, s’il pense à Pétain, c’est assurément comme à un bourreau non providentiel. Les accords de Munich ont déjà discrédité la politique d’apaisement : l’Autriche et la Tchécoslovaquie ont été annexées à l’Allemagne nazie. La guerre mondiale est au moins imminente. Le Front populaire est défait et le gouvernement Daladier gouverne une France en crise. Les idées contre-révolutionnaires de Maistre sont alors une référence majeure de l’extrême-droite qui souhaite une purge de la société à la faveur d’une « révolution nationale ». Sans être un juif christianisé, Bloch connaît le tourment de la faute de tous dans la situation, qu’exprimera L’Étrange défaite : « Nous n’avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d’abord dans le désert, mais du moins, quel que soit le succès final, peut toujours se rendre la justice d’avoir crié sa foi. » « Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. Puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains. » Ce qui l’intéresse, à ce point de l’Histoire où il se trouve, ce n’est pas une théologie, à laquelle il est étranger : le Juif laïc et républicain de gauche, bientôt résistant et victime du régime antisémite et catholique de Vichy, n’a rien de commun politiquement avec Maistre, catholique contre-révolutionnaire et antijudaïque, attendant la conversion des juifs dont l’histoire tragique est censée avoir pour fin l’expiation d’une « hérésie » maintenue. Ce que l’historien admire, c’est la révélation d’une clé d’intelligibilité : l’idée paradoxale selon laquelle toute société repose sur un sang versé, une violence légitimée et occultée par la « douceur » du protocole de la « miséricorde » qui entoure la punition. C’est l’intuition anthropologique (qui lui fait d’ailleurs analyser les conséquences politiques de la croyance au pouvoir guérisseur des rois thaumaturges), et non l’apologie du supplice qui est en jeu. Marc Bloch n’ignore rien des risques de la pensée de Bataille qui, dans L’Expérience intérieure (1939), consacre des réflexions fascinées au supplice du lingchi, « mort par mille petites coupures » dont il a découvert la photographie vers 1925 (il y reviendra en 1961 dans Les Larmes d’Éros). Tout au long des années 30, en particulier dans l’article « La structure psychologique du fascisme » (1933), Bataille a élaboré de telles considérations à propos du sacrifice extatique, notamment dans la revue Acéphale (« L’Apprenti sorcier », 1938). Il est fasciné par Maistre et cite plusieurs fois le portrait du bourreau (qu’il analyse également en dehors du champ providentialiste). Maistre écrit dans le Premier Entretien : « L’exécuteur est fait comme nous extérieurement ; il naît comme nous ; mais c’est un être extraordinaire, et pour qu’il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un fiat de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. » Le bourreau est perçu comme l’équilibreur du monde humain, l’ordonnateur mystérieux et paradoxal créé par un dieu providentiel pour civiliser les comportements au moyen de la peur. En son invisible solitude, il dissimule une fonction sacrée que révèlent les scènes publiques d’exécution, où sa cruauté anonyme fascine momentanément le peuple : « Dès que l’autorité a désigné sa demeure, dès qu’il a pris possession de sa place, les autres habitations reculent jusqu’à ce qu’elles ne voient plus la sienne. Il vit seul ; il est seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l’homme : sans eux il ne la connaîtrait que par les gémissements... ». L’exécuteur est un humain sans les hommes, un séparé sacré, un agent du sacrifice nécessaire à la stabilité des liens. Or, on rencontre encore dans les Soirées une phrase que Marc Bloch ne cite jamais et que Bataille cite, et qui fait basculer l’Histoire dans la sanglante cosmologie mystique : « La terre entière, continuellement imbibée de sang, n’est qu’un autel immense, sans mesure, sans relâche, jusqu’à la consommation des choses, jusqu’à l’extinction du mal, jusqu’à la mort de la mort. » (Septième Entretien).[2]
L’historien est donc, malgré lui, en quelque sorte un bourreau criminel. Il pense avoir failli, parmi d’autres, à la tâche d’éviter le pire dans « un monde assailli par la plus atroce barbarie » (L’Étrange défaite). Il ne peut en principe être « la plaie et le couteau » et rejette de toutes ses puissances de raison l’ambiguïté qui ferait de lui « et la victime et le bourreau », quand il faut choisir son camp. La clé est apportée furtivement par Bloch dans une entrée (nietzschéenne) de ses Carnets, consacrée aux apparences, et qui s’oppose au dualisme de Maistre : « l’idée qu’il y a quelque chose derrière les choses » se trouve par exemple « dans la Théorie physique de Duhem. La science n’est pas explicative ; – c’est qu’il y a derrière les apparences une réalité que la science est incapable de saisir. C’est la vieille idée chrétienne, exprimée par J. de Maistre (…) : « Ce monde est un système de choses invisibles manifestées visiblement ». Mais pourquoi les « apparences » ne seraient-elles pas la réalité ? ». Le monde apparent, c’est le monde historique, où il y a des bourreaux en fonction. Ce sera le cas longtemps. En Europe on a, dès le XIXe siècle, commencé à ne plus rendre publiques les exécutions. L’Angleterre les a abolies dès 1868. En France, la dernière exécution houleuse, celle d’Eugen Weidman, a lieu précisément en juin 1939. Or, le monde continue de tourner autour d’exécuteurs chargés de traduire concrètement la plus haute sanction contre le crime, sans qu’on ait à expliquer leur existence par la théodicée. L’historien travaille contre le progressisme naïf ou le providentialisme ; il ne travaille pas non plus dans le sens de la réaction ou de la conservation – on ne revient pas en arrière. L’analyse historique refuse aussi bien l’idée de la décadence (Spengler) pour rendre raison de la suite des événements ; le sang coule plus que jamais et il coule depuis qu’il y a des hommes. Selon Bloch, la connaissance est une analyse qui compare les phénomènes observables. Ce qu’il appelle « l’imperméabilité » aux réalités effectives condamne les contemporains tant qu’ils sont insensibles aux grands événements passés, tels que la fête de la Fédération (1790). L’insensibilité au présent, c’est l’indifférence aux événements déterminants du passé, qui engendrent le présent (« l’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé », Apologie pour l’histoire, écrit à partir de 1941 et publié à titre posthume en 1949). Et cependant « les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. » (ibid.) L’historien décrit ce qui produit la situation responsable des contemporains. Il le fait jusqu’à une espèce de cruauté méthodique : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » (ibid.) La scène du savoir est une scène violente qui appartient à un présent fautif, où l’interprétation des configurations est une chasse à la vérité, qu’aucun simple positivisme ne permet : les faits n’expliquent rien en tant que tels, même si « réalisme il y a », comme dit ce partisan de l’imagination analytique, Baudelaire. Et la lucidité commande d’interroger les raisons du sang versé (un chapitre de La Société féodale, 1939-1940 a pour titre « La violence et l’aspiration vers la paix »).
Baudelaire est le décadentiste que travaille le sentiment de l’inesquivable modernité en tant que, selon les termes du Peintre de la vie moderne (1863), elle unit le « fugitif » (avec sa « boue ») et « l’éternel » (il faut « dégager de la mode », y compris la « parade militaire », ce qu’elle peut contenir de poétique dans l’historique »). Mon cœur mis à nu soutient que « la croyance au progrès est une doctrine de paresseux », si elle est entendue comme une délégation de responsabilité au « voisin ». Fondamentalement, Baudelaire est tourmenté par le fait d’être « bourreau de soi-même ». Selon Benjamin, le bourreau de soi est le sujet moderne en sa pure contradiction, sa dissonance, telle que l’exprime l’« Héautontimorouménos » (Les Fleurs du mal, 1857, le poème date de 1854-1855) : « Ne suis-je pas un faux accord / Dans la divine symphonie ? ». La figure du bourreau vient à Baudelaire de Maistre (à Sainte-Beuve, 1865 : « Je suis de la religion de Joseph de Maistre. ») Or, a) le décadentiste torturé à l’idée d’être son propre bourreau dans le jeu universel et b) le supposé « bourreau providentiel » de la société ne coïncident pas. Car celui qui diagnostique ou explique le processus réel de l’Histoire, auquel appartiennent les relations de croyance, à la limite de la « prophétie scientifique » (Benjamin au sujet de Bachofen), ne se fait du mal que dans la mesure où il souffre d’un diagnostic qui concerne tout le monde et qui est celui de chacun. Il ne peut s’isoler sous la forme apparemment égotique de la simple contradiction :
Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !
Chez Baudelaire, la violence est devenue le sujet humain, dans la descendance d’un péché originel. Le bourreau intérieur, l’individu se détruisant, l’être déchiré ne fait pourtant pas disparaître le bourreau extérieur, la cruauté sociale et politique, et il semble l’expliquer. Sachant que « les passions du présent parlent haut » (« Histoire d’Allemagne. Moyen âge (suite et fin) », 1932) et qu’« il est difficile de fermer les oreilles aux voix insidieuses du présent » (ibid.), Marc Bloch, malgré la nécessité de ne pas être un historien suicidaire, en notant son intérêt pour les théories les plus sulfureuses de Maistre pensait-il déjà, à l’été 1939, au supplice, donc au sacrifice de l’historien, peut-être contraint de lutter contre l’époque au-dedans et d’être ainsi bourreau de soi ? Si oui, en quel sens ? Au sens où l’injustice de sa condamnation, à lui qui détecte par métier « la marque démoniaque de passions étrangères à la sérénité de nos études », ferait malgré tout du bien au reste de la société ? Il faudrait alors croire à la réversibilité. Ou bien pensait-il à la faute des historiens incapables de lutter contre le mal qui advenait et à leur expiation, commune à celle de l’ensemble de la société ? La suite des historiens sérieux est en puissance le martyrologe des témoins de la vérité, qui regardent sans aménité « l’horreur et le lien de l’association humaine » : cette pure contradiction aboutit aux « deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan » auxquelles Baudelaire se soumet (Mon cœur mis à nu). C’est pourtant une telle dualité marmoréenne « dans tout homme, à toute heure » qui interdit la compréhension et l’histoire des décisions humaines dans un monde surveillé et compromis.
[1] Carnets inédits, 1917-1943, édités par Massimo Mastrogregori aux Éditions Amsterdam, en 2025.
[2] Walter Benjamin, dans sa Critique de la violence (1921), voit dans le bourreau le plus pur représentant de la « violence conservatrice du droit », qui maintient l’ordre par la contrainte. Cette sorte de violence est distinguée de la « violence fondatrice de droit ». Le bourreau comme exécutant n’institue aucun ordre juridique ; il manifeste seulement que le système légal possède encore le pouvoir de disposer de la vie une fois qu’il en a disposé à l’origine pour imposer sa contrainte. Il est le prêtre séculier de la violence transcendantale de l’État. La peine de mort est « plus qu’aucune autre peine, le témoignage de l’origine du droit ». Le droit est né de la violence et il réprime la violence par la violence. La peine de mort, comme hyperbole de la puissance juridique, montre que le droit possède indéfiniment le pouvoir absolu. Le condamné n’est pas seulement puni ; il est sacrifié à la souveraineté juridique. L’exécution, plus que l’enfermement qui tue à bas bruit, dit « Je puis retirer la vie ». Dès lors, l’exécution capitale a une force de refondation ; chaque fois qu’elle a lieu, elle instaure à nouveau et ouvertement l’ordre de la loi. Elle réactive la violence mythique originaire qui rend possible l’État. La violence mythique établit les frontières, crée la culpabilité, exige le sang et perpétue le pouvoir. La foule qui assiste physiquement aux supplices est le destinataire de l’exécution ; elle doit reconnaître, effrayée, la puissance de l’État et les effets de la désobéissance. Les exécutions publiques disparaissent au moment où Benjamin écrit son essai, mais le problème ne disparaît pas ; la violence change seulement de forme et devient administrative et invisible, autrement dit : bureaucratique. Benjamin oppose à la violence mythique une « violence divine » qui détruit le droit injuste, qui n’est pas fondatrice mais rédemptrice et échappe à la logique de la vengeance ou de l’expiation. Il évoque la révolte de Coré (Nombres 16), lorsque Coré, Dathan et Abiram défient Moïse et Aaron. La terre s’ouvre et les engloutit : « Le jugement de Dieu frappe des privilégiés, des Lévites, il les frappe sans avertissement, sans menace, sans procès, et ne s’arrête pas devant l’anéantissement. Mais, en même temps, il est rédempteur, et l’on ne saurait méconnaître le lien profond qui unit le caractère non sanglant de cette violence à son caractère rédempteur ». Il est ainsi fait signe vers un meurtre indépendant des médiations du droit positif, une violence mortelle qui ne connaît aucun théâtre sanglant et fait simplement disparaître. Inversement, le châtiment de Niobé, la reine de Thèbes, fonde un ordre, établit une culpabilité durable et manifeste la puissance du destin. Parce qu’elle a insulté et défié Léto, la mère d’Apollon, dieu du Soleil et de la musique, et d’Artémis, déesse de la chasse, ceux-ci tuent les enfants de Niobé, qui doit pleurer éternellement et se voit changer en pierre. Benjamin définit l’acte non sanglant par le fait qu’il n’implique aucun sacrifice. Il est pur effacement.
