APPARITIONS - 30 par Philippe Beck
- Partager sur :
- Partager sur Facebook
- Épingler sur Pinterest
30. Cocktail
S’il n’y a pas de preuve par l’étymologie, il y a toutefois une poétique des incertitudes concernant la provenance des mots. Ainsi l’origine du mot cocktail est aussi chimérique et bigarrée que le raout où se rencontrent les fantômes futurs, bruissant de rumeurs diverses, de propos de circonstances et d’espoirs de sourire aux angoisses. La première attestation du terme remonte à 1806, semble-t-il, quand le journal américain The Balance and Columbian Repository définit le cocktail « une boisson stimulante composée d’un alcool quelconque, de sucre, d’eau et d’amers ». Plusieurs hypothèses ont été avancées pour en expliquer la formation. La plus admise rattache cocktail à cock’s tail, « queue de coq ». Au XVIIIe siècle, dans le vocabulaire hippique, un cheval de sorte douteuse dont la queue était dressée comme celle d’un coq était appelé cock-tailed horse, « cheval à queue de coq ». On indiquait de cette façon une bizarrerie, autrement dit : une chimère, une différence rêvant une identité. (Ce rêve est, d’ailleurs, l’opération poétique à strictement parler, fondée sur le rapprochement de deux réalités distantes.) Le mot aurait ensuite désigné quelque réalité mêlée, avant de s’appliquer a) aux boissons où entrent des ingrédients variés et b) par métonymie, à la réception où des invités s’alcoolisent ensemble aux fins de convivialité. Une théorie soutient que, dans les tavernes coloniales d’Amérique, certaines bouteilles étaient ornées de plumes colorées (plumes peintes ou plumes réelles décorant la boisson, toujours en forme de queue de coq dressée) et auraient donné naissance au mot. Par ailleurs, une dérivation privilégiant la coque au coq mentionne le coquetel qui, dans le Bordeaux du XVIIIe siècle, renvoyait peut-être au coquetier où l’on servait un mélange de vin et de sucre des colonies, breuvage d’ailleurs exporté en Amérique. Selon une légende apparue au XIXᵉ siècle, le pharmacien créole Antoine Amédée Peychaud aurait le premier servi une telle boisson dans de petits récipients à œufs, et les anglophones auraient transformé coquetel en cocktail.
Une autre tradition, particulièrement intéressante, d’origine aztèque, veut qu’une princesse dénommée Xóchitl, « Fleur », ait servi à des officiers espagnols une boisson à base de cacao amer et d’épices, dont raffolait Moctezuma. Ici, une plante indéterminée, la Fleur Générale, aurait bientôt été appelée cocktail. Les historiens tiennent cette histoire pour apocryphe ; il est néanmoins possible qu’une telle offrande ait représenté un acte d’une discrète ironie à l’égard du colonisateur. En effet, chez les Nahuas, la Fleur désignait la noblesse guerrière en même temps que la vie offerte aux dieux ; dans la poésie nahuatl, le fait de mourir au combat est présenté comme une floraison - le sang du guerrier y est comparé à une fleur précieuse sacrifiée aux puissances divines. La « guerre fleurie » des Aztèques était une espèce de cérémonie cosmique où les combattants produisaient les « fleurs » nécessaires à l’entretien du monde. Les Mexicas croyaient que le Soleil ou le dieu Huitzilopochtli avait besoin d’être nourri par l’énergie vitale d’êtres humains. L’univers traversait des cycles fragiles, qui nécessitaient des sacrifices compensatoires, sans quoi le Soleil risquait de perdre sa force et l’ordre du monde son équilibre. Les guerres rituelles servaient à la fois à éduquer les jeunes guerriers, à afficher une puissance politique, à gérer une rivalité régionale sans chercher l’anéantissement de l’adversaire ; toujours elles imposaient de faire des prisonniers à sacrifier aux dieux. Les captifs, par leur sang, étaient censés contribuer à la floraison sacrée.
Il n’est donc pas absurde de déceler une fleur de sang dans le cocktail occidental, une fleur de sacrifice, et de percevoir une floraison essentiellement ambiguë dans la réception où triomphe l’entre-soi des envahisseurs. À ce point de vue, le cocktail est la parodie civilisationniste du salon intellectuel qui permettait aux esprits ou bien de contribuer aux Lumières (salons de Madame Geoffrin et, plus tard, de Germaine de Staël), ou bien de nourrir leur interrogation (salon de Madame du Deffand). La réception mondaine des métropoles impériales apparaît comme la transposition profane et inversée de la guerre fleurie. Le Soleil colonial se nourrit des fleurs d’alcool offertes par les vaincus qu’il est censé éclairer. Par un retournement fatal, la boisson, implosive et explosante fixe à sa manière, au lieu de renforcer l’équilibre du monde, témoigne d’une économie somptuaire par laquelle les vainqueurs tentent d’oublier leur propre fragilité mais diffusent leur angoisse et se satisfont de leurs crimes. Elle est un témoin de leur inaptitude à l’autorité ; car ils savent bien leur impuissance à répandre les Lumières civilisatrices dont ils se réclament, et le doute s’enivre de lui-même. La parodie d’une « guerre fleurie » dont le colonisateur serait le dieu fournit à celui-ci l’occasion de brûler ses ailes meurtrières et de se consumer à bas bruit. Car les êtres qui se pavanent à huis clos et miment le ballet des âmes distinguées livrent le spectacle d’une sombre cérémonie, riche en éclats provisoires. Sous un soleil artificiel, des interlocuteurs bientôt changés en spectres tentent de se conforter ; le cocktail, qui relègue le salon à l’arrière-salle de l’Histoire, se satisfait de silhouettes convenues que des lustres opulents sont chargés d’illuminer. Les invités sont déjà oubliés au moment où ces feux assassins étincèlent au-dessus de leurs têtes coiffées. Errant de groupe en groupe, ils veulent connaître le sens de leur enivrement au moyen d’un rituel atone célébrant un raffinement commun. Ils recherchent encore le contact des esprits (l’impossible unité d’une culture et d’une civilisation) sur les ruines fumantes des guerres coloniales continuées. Autour d’eux sont disposés des tableaux qui décrivent la supériorité des conquérants (la prédation culturelle, le Château de Barbe-Bleue) et des fleurs inoffensives chargées d’atténuer les pensées que leur domination pourrait suggérer.
Le cocktail constitue donc une forme intermédiaire de la socialité, une forme elle-même ruinée. Il occupe une position singulière entre plusieurs communications rituelles profanes, étant moins intime que le dîner, moins institutionnel que le congrès, moins fusionnel que la fête et moins anonyme qu’une manifestation. Si des individus s’y rencontrent principalement pour le plaisir de l’échange lui-même, l’échange, comme le suggère Simmel dans sa Sociologie de la sociabilité (1917), correspond à une situation où la teneur des conversations importe moins que le fait de converser. Le cocktail, à cet égard, est un exemple parfait de sociabilité flottante. Le salon cherchait la conversation longue, l’élaboration intellectuelle, l’intensification de la vie de l’esprit (une culture déterminant une civilisation plutôt que l’inverse). Le cocktail privilégie la mobilité, la brièveté et la multiplicité des échanges. La « petite église » du salon Verdurin est une forme elle-même intermédiaire entre le salon éclairé et le cocktail ; un contenu transcendantal y est requis. « Pour faire partie du « petit noyau », du « petit groupe », du « petit clan » des Verdurin, une condition était suffisante, mais elle était nécessaire : il fallait adhérer tacitement à un Credo... » (Du côté de chez Swann, 1913). C’est Le Temps retrouvé (1916-1922) qui établit l’analogie entre la situation mondaine et la situation impériale, unies dans la consomption ou la création éphémère : « Tout ce qui nous semble impérissable tend à la destruction ; une situation mondaine, tout comme autre chose, n’est pas créée une fois pour toutes mais aussi bien que la puissance d’un empire, se reconstruit à chaque instant par une sorte de création perpétuellement continue, ce qui explique les anomalies apparentes de l’histoire mondaine ou politique au cours d’un demi-siècle. La création du monde n’a pas eu lieu au début, elle a lieu tous les jours. » La reconstruction équivaut alors à la destruction perpétuelle ; la « création continue » est une dissipation continue. La disponibilité, la transformation, l’imprévisibilité de la recherche obéissent à une police de l’ivresse, qui veille à la dissolution d’un monde à préserver coûte que coûte.
Le biographe de Joyce, Richard Ellmann, dit que « le sommeil est le grand « démocratiseur » : dans les rêves, les gens ne font qu’un et tout ce qui les concerne est un. Les nationalités perdent leurs frontières ; les classes sociales se mêlent ; le temps et l’espace n’ont plus de démarcations. Toutes les activités humaines commencent à se fondre les unes dans les autres, imprimer un livre et engendrer un enfant, faire la guerre et courtiser une femme. Le jour nous cherchons l’originalité ; la nuit le plagiat s’impose à nous. » Le salon est par conséquent une activité diurne ; il commence et finit dans la création. Le cocktail est une activité nocturne, qui répète inlassablement les mêmes formules, sauf quand, par effraction, il intègre le jour et ses inventions en compagnie d’un nadîm rêvé, interlocuteur providentiel et commensal, « honnête homme » à l’audace féconde, que les habitudes ne peuvent ruiner. Chaque mondain des cocktails est un « saturnien qui combine une mécanique », un vestige du salon où l’intellect essayait ses nouvelles formules auprès d’autres intellects. Le salon éclairé hante la réception élitaire comme la danse hante la marche. Dans la continuelle destruction des dialogues, le sens du défaut de solitude est espéré, qui oblige les parlants à l’invention continue. « On peut tout acquérir dans la solitude, hormis du caractère. » Tel est le constat que dresse fermement Stendhal, dans son De l’amour. La création, c’est le caractère par lequel un existant trouve son état auprès des autres existants. « J’appelle caractère d’un homme sa manière habituelle d’aller à la chasse au bonheur. » Voilà comment Stendhal, dans la Vie de Henry Brulard (1836), évoque l’âpreté d’une chasse au caractère, la quête d’une fermeté d’attitude auprès des autres. L’apparente superficialité, le bavardage profus se déploient en vue d’une communication des intellects, source de l’art qui nous promet le bonheur commun : « Un salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique et où l’on prend du punch léger à minuit et demi est l’endroit du monde où je me trouve le mieux. » L’anecdote ou l’inédit pointu, en son intense particularité, est le meilleur apéritif de la pensée, l’excitant du bon sens vibratoire qui reste la chose du monde la mieux partagée.
