APPARITIONS - 42 par Philippe Beck
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Apparition 42. Malentendus.
Il ne s’agit pas d’une ontologie du malentendu. Autrement dit : il est vain de spéculer sur lui. La spéculation veut prévoir son effet ; c’est la folie de contrôle propre à la philosophie, qui a mené Arendt à refuser le titre de philosophe et à lui préférer celui de « politiste ». Il s’agit plutôt d’un essai qui expérimente les harmoniques de l’incompréhension revenante, de l’incompréhension qui « fait société ». Expérimenter, c’est laisser ouverte la possibilité qu’une description modifie les dispositions du lecteur providentiel, c’est-à-dire du lecteur imprévu. On pourrait l’appeler l’Hermétique, le déchiffreur des carrefours. La société est, par essence, peuplée de déchiffreurs inattendus. Évoquer chemin faisant telle ou telle conception philosophique du malentendu, ce n’est pas déverser un savoir dans l’entonnoir de l’âme lectrice. C’est considérer que la société n’est pas une cohabitation d’entonnoirs.
Les incompréhensions florissantes sont infatigablement déplorées au Jardin des Délices. Elles ne doivent pourtant rien à l’incommunicabilité. Si les cohabitants ne communiquent en rien, chacun est sourd et malentendu. C’est au contraire parce qu’ils s’entendent l’un l’autre que les humains en viennent souvent, mais non toujours (point essentiel), à se mécomprendre. L’entente est première, et l’écoute flottante ne cesse pas, car nous savons tous, plus ou moins sourdement, avoir affaire aux mêmes questions et problèmes ; chaque interlocuteur nous intéresse encore au fond de l’ennui. La guerre vient de la paix avec ses profondes contradictions. La guerre est toujours herméneutique ; l’interprétation des événements, à l’horizon de l’universel postulé et rêvé ardemment, conduit à mésinterpréter. D’une source commune de compréhension découlent les divergences, les lignées d’âpreté. Les malentendus forment donc un mode de communication, par lequel nous tournons autour des objets en sens inverse pour nous rencontrer : les objets restent semblables aux yeux de tous sous le même soleil, et on peut bien dire qu’ils sont communs à tout le monde. Les litiges, les polémiques sont des fleurs de refus qui rappellent au refusé qu’il appartient à la même humanité interprétable.
Cette humanité se cherche en se trouvant ; elle recommence en tout être qui s’interroge. Socrate est la torpille marine qui électrise le malentendu secondaire de l’oublieux. L’humain qui croit se connaître s’écoute pour mieux rentrer dans le monde : au point de sagesse, « ce que je ne sais pas, je ne pense pas non plus le savoir » (Apologie de Socrate, 21d). Je vérifie d’abord le sommeil de ma raison. « Quant à moi, si la torpille étant elle-même engourdie jette les autres dans l’engourdissement, je lui ressemble ; sinon, je ne lui ressemble pas ; car si je fais naître des doutes dans l’esprit des autres, ce n’est pas que j’en sache plus qu’eux : je doute au contraire plus que personne, et c’est ainsi que je fais douter les autres. » (Ménon, 80c-d) Socrate communique son embarras (son aporie) ; la maïeutique négative est la méthode de départ.
La fausse science est en principe fondée sur un faux accès à soi ; la vraie science révèle un accès premier, enfoui, occulté, à la nature de l’âme, qui est analogue à la structure de la cité (un attelage de raison, de cœur et de désir). En découvrant comment je me comprends, je comprends comment je comprends ce qui est hors de moi : la découverte d’un malentendu intérieur est nécessaire à la découverte de la compréhension transcendantale de soi comme point de départ. L’âme humaine générique en chacun doit se découvrir. Sans savoir ce qu’elle est, on ne sort pas de soi ; on sommeille en dépit de tout, bercé par les flots du fleuve Léthé. Une anamnèse seule (une remémoration de l’oublié harmonieux) explique l’entente sociale. Dans son Point de vue explicatif de mon œuvre d’écrivain (1848, publié en 1859), Kierkegaard distingue « la communication directe », qui correspond à l’information scientifique, déposable dans l’esprit-entonnoir, et « la communication indirecte », qui correspond notamment aux faits d’existence, non déposables dans l’esprit et que le sujet doit s’approprier (il doit en faire l’expérience). Le philosophe ne doit pas simplement transmettre une doctrine, mais produire chez le lecteur une situation où il doit se déterminer en se ralentissant au besoin (ce qui est exactement « penser par soi-même », s’engourdir pour mieux se dégourdir). La communication indirecte est nécessaire précisément parce que le locuteur ne doit pas se substituer au destinataire. Il ne s’agit donc pas simplement de rendre ni de se rendre le message plus difficile à comprendre, selon une stratégie ésotérique qui peut être une technique de sommeil. L’indirection est une méthode de poétique philosophique, une méthode de réveil, de compréhension créative ou de création adressée à partir du moi traversé (la vérité transperce toujours le moi). Un certain degré d’indirection et d’obliquité est nécessaire dans le geste de la philosophie-existence, et c’est précisément la lignée de l’ironie socratique. Socrate est le maître de l’accouchement spirituel par l’interrogation, avec sa « négativité infinie et absolue » (Le Concept d’ironie constamment rapporté à Socrate, 1841). Afin que le « malentendu » soit fécond, par exemple dans le dialogue entre Hippias et le maïeuticien au sujet du beau, le lecteur doit être placé dans une situation où il ne peut aucunement répéter une doctrine et doit assimiler (éprouver) le savoir progressif que lui apporte le raisonnement ; c’est à ce prix qu’il peut rejoindre le monde des humains, où il croit être déjà. Il y est déjà ; il faut seulement décider si la société doit être côte à côte d’intellects dormeurs, qui ne savent rien de ce qu’ils entendent, ou communication active et indirecte d’intellects éveillés, qui savent qu’ils s’entendent mutuellement.
Le malentendu est inévitablement riche. Comprendre n’est pas simplement éliminer les malentendus. Nous comprenons toujours à partir d’un horizon préalable (époque, langue articulée à l’époque, tradition sédimentée en idées reçues pour faire époque en chacun). Il y a une traversée du sens sur l’océan des questions obsédantes. Comprendre n’est pas supprimer toute différence entre moi (le traversant traversé) et ce que je comprends. C’est entrer dans un dialogue où mon propre horizon est transformé à mesure. La langue que je parle, qui me parle, est un horizon ouvert, le lieu du recomprendre, l’Odyssée des torpillés : elle peut accueillir « tout ce qui lui est étranger » et « tout ce qui paraît de prime abord incompréhensible », selon les termes d’un Gadamer. Le malentendu est le moteur ou le cœur de l’herméneutique. Sans différence entre les horizons, il n’y aurait rien à comprendre. Derrida (1981) conteste jusqu’à l’existence de la « bonne volonté de comprendre » supposée par Gadamer et le fait que le dialogue tende naturellement vers la compréhension. Il n’y a peut-être pas de « sens propre » à retrouver. « Une certaine interruption de la relation » (Derrida) est ce qui la rend possible. Si je ne peux garantir que ce que je dis sera compris ni que je comprends ce qu’autrui veut dire, l’aventure commence, qui commence à partir de ce que Freud a suggéré : que nous-mêmes ne savons pas entièrement ce que nous disons. Le lapsus, le rêve, l’acte manqué sont des formes de communication paradoxales qui révèlent ainsi la nature du langage : quelque chose parle à travers nous, contre notre intention consciente, mais l’écoute est traversière et c’est l’expression impersonnelle, le Dire de tous qui transit chaque parloir singulier, chaque conscience qui s’exprime. Le malentendu n’est pas un accident qui perturbe la communication réputée transparente. Il est inscrit dans la structure du signe linguistique. Le jeu de forces intra-subjectif est d’emblée noué au jeu de forces intersubjectif : le croire-dire fait résonner ce qui n’est pas contrôlé par le vouloir-dire d’un sujet clos et souverain, car le sujet est fondamentalement exposé – c’est un être sortant ou sorti. Le croire-dire (ou le croire-savoir) est une caisse de résonance. Les interprétations sont produites par des perspectives, des intérêts, des forces qui nous affectent en nous parcourant. D’où l’impératif de Nietzsche au § 13 de Par-delà bien et mal : « Il faut enfin se garder de la superfluité téléologique ! » Les visées ou la matière des intentions particulières et collectives ne sont pas irréelles ; c’est le contraire qui est vrai. Le § 108 précise qu’« il n’y a pas de phénomènes moraux, rien qu’une interprétation morale des phénomènes ». Le malentendu n’est en rien une erreur à corriger moralement et politiquement par le retour au sens vrai enseveli. C’est une intensité dont le sens se déploie pour chaque vie contemporaine à même la perception du processus qu’elle est et qui affecte chaque existant, un par un. L’interprétation fait partie de notre rapport au monde, de l’existence demeurée existence, dans l’interruption ou la suspension du commun, qui fait désirer le commun. Cette interruption ne prive pas de relations ; elle les rend nécessaires. Le malentendu, plutôt qu’une anomalie de la communication, est dans cette mesure une dimension constitutionnelle de l’interprétation-existence. Et rien ne garantit qu’à la fin il y ait la torpeur et le tourment, la mésentente en guise de société.
On peut en déduire que l’acoustique morale concerne la résonance des propos adressés à des contemporains ; ils se trouvent dans le même espace et pourtant il faut vérifier la communication du sens (la communication du Dit immanent au Dire). L’accueil de la musique du sens dans un lieu contemporain qui peut être la Terre suscite deux manières d’entente : celle du pourquoilleur, selon le mot forgé par Marc-Alain Ouaknine, qui l’attribue à la poésie de l’enfance, et celle du commenteur. Le premier demande à la mélodie qui lui parvient pourquoi elle existe (elle doit rendre raison de son expression) et le second lui demande seulement comment elle résonne, selon quel mode elle crée un écho dans le sujet relié. Le commenteur accepte l’existence de la mélodie et travaille avec elle ; le pourquoilleur conteste le fait de l’entente et la consistance de la mélodie éloquente. C’est le pari risqué de Socrate de faire dépendre le comment du pourquoi. Le pourquoi lui-même suppose qu’il existe derrière les choses un sens et une finalité qu’il suffirait d’exhiber et d’exposer. Une « philosophie du malentendu », à condition qu’elle soit une spéculation expérimentale (tout sauf un interrogatoire), pourrait montrer que la demande de sens produit elle-même un déplacement, un malentendu, entre la question et ce qu’elle prétend découvrir. La rose du malentendu est sans pourquoi, parce que le comment de la compréhension nous passionne comme le destin du regard de l’enfant. Le pourquoi enfantin se métamorphose à volonté en comment et le dialogue se trouve en s’inquiétant de ses propres manières. Le comment électrise le pourquoi.
