APPARITIONS - 28 par Philippe Beck

Les Poèmes et Fictions, poésie contemporaine

APPARITIONS - 28 par Philippe Beck

 

28. Jugement.

 

Florens Christian Rang (1909) appelle le carnaval une « légale suspension des lois ». Singulier moment de transe collective, dont la ferveur s’est préservée en quelques lieux de la planète, ce jour de fête demande en principe une suspension de toute critique, les humains embarquant ensemble sur le même char naval comme si, un instant, ils cessaient de se juger les uns les autres (de se meurtrir ou de se sanctifier) pour former le corso merveilleux qui imite, sous une pluie de cris et de confettis, la froide marche des astres afin de se libérer du destin. Le jugement dont il est ici question est celui par lequel les humains évaluent mutuellement leurs interventions respectives ; s’ils paradent ensemble dans l’idée d’une chorégraphie politique, c’est qu’un tel ballet raisonnable fait défaut et que le destin plane au-dessus des têtes blessées. L’alternance de l’accord et du désaccord, qui nourrit les grimaces et les apaisements, trouve son origine dans l’incertitude au sujet des règles et des lois de la vie commune universelle. On en voit l’indice dans le fait qu’en l’occurrence la loi puisse jouer sciemment contre la loi. En temps normal (si une telle réalité existe), l’incertitude engendre la détermination et l’imposition de certitudes collectives ; parallèlement, du fait d’un intenable désir de vérité que confirme la satire de la quête du Graal, une volonté de puissance effrénée est prompte à naître et renaître de ses cendres en chacun et, avec elle, les provocations, la « pluie de flèches iambiques », la poésie critique, etc. Même dans la liesse dépensière où les humains se rapprochent et se réjouissent, la tentation de désigner quelque juge festif, l’« interroi » dionysiaque par exemple, signale qu’il y a toujours du jugement, une crise latente, des dissymétries, l’acquiescement à des forces étoilées qu’on ne souhaite pas ou qu’on ne possède pas encore. Au cœur du jeu le plus intense, les humains s’apprécient mutuellement, soulignent les mérites et les démérites, les échecs et les exploits, les renoncements et les intensités vertueuses.

Nous pouvons dans ce cas laisser de côté une perspective strictement épistémologique, laquelle se demande si tel énoncé axiologique est vrai ou faux et à quelles conditions (rationalisme et émotivisme s’opposent ici en particulier), car ce qui importe alors, c’est la description de la situation normative de chacun (tout être est une prescription) et le bain universel de jugements (le bain apophantique) dans lequel trempe l’idée de la communauté. Kant en a pris conscience en découvrant que le simple constat « C’est beau » suppose un sens commun : quand je dis « C’est beau » j’implique que c’est beau pour tous, de sorte que la position subjective recoupe la situation objective. Le « sens commun à tous », c’est (formule qu’on ne peut se lasser de citer à nouveau, comme le chant d’une cigale merveilleuse à l’abri d’un buisson dans l’été heureux), la « faculté de juger qui, réfléchissant, tient compte en pensée du mode de représentation de tout autre homme, afin de comparer son propre jugement à la raison humaine tout entière ». (§40 de la Critique de la faculté de juger, 1790)

 

L’univers se concentre chaque fois dans le jugement de quelqu’un. La déclaration du juge, son élan impérieux, aspire l’univers, ou bien il est aspiré en celui-ci. Le multiple des violences affectives est infini par le jugement, et cette violence multipliée des positions d’évaluation est due au sentiment universel de responsabilité parmi les autres. Le partage de la responsabilité de chacun au milieu de tous explique la violence des ordres et des classements, dans la mesure où l’angoisse (le souci) d’être du côté de la vérité libère les actes d’amour, d’admiration, de préférence et de rejet, qui sont des esquisses de législation. Car la véhémence des jugements contraires ou exclusifs ne peut s’exprimer sans une certaine co-habitation, une certaine cohésion des jugements dispersés, qui les tamise, serait-ce provisoirement. Le multiple des refus ne pourrait se déployer dans la guerre perpétuelle ; si la guerre se déchaînait partout les conflits spirituels se réduiraient à la polémique générale, à l’incendie sauvage d’une immensité de duels suicidaires. La pluralité, qui est la condition d’une construction et d’un partage futurs, serait ainsi dissoute. Le discernement exige la friction ou le litige (l’âpre pesée des propositions), non la guerre inconditionnelle ; il demande la rencontre d’une perspicacité auprès des autres regardants, et non pas contre eux. Que penser de la pluie de jugements adversaires, de ses rafales tous azimuts à raison de la pluralité ? Tout énoncé qualifiant s’expose à la guerre. « Et si sa barque ne s’égare pas/Que la tempête se charge de la couler. » (Macbeth, I,3) La tempête, c’est le grandiose flamboiement de la vie commune, ses mouvements en tous sens, qui conspirent aux déclarations communicantes. Tempête sous un crâne : chaque jugement fait battre un cœur dans la tête qui accueille les raisons du monde. Et, réellement, le cerveau est apocalyptique ; il sait la possible coïncidence de la révélation et de la destruction, et préserve l’enjeu d’un discernement, qui est l’éducation, la progression en vue d’une dimension susceptible de relier les séparés. L’absolu du jugement (de l’appréciation-sentiment) doit être sauvé, mais chaque prédication fait apparaître ou disparaître le jugé. Le consentement voire la soumission de l’être jugé à l’instance judicative, à ses décrets, dépendent d’un droit du juge de retirer ou de conserver une proposition publique, d’accepter ou d’interdire sa diffusion. Cependant, chaque vivant est une proposition d’apparition valable et il peut, quant à lui-même et quant au monde où il se trouve, exercer un droit de retrait, qui reste public. Toute détermination de ce qui vaut ou ne vaut pas est publique ; le rouleau de chaque âme se publie et se déroule à la limite des autres âmes proposantes ou propositives. Le jugement-îlot, qui n’a pas force judiciaire et qui pourtant n’a pas renoncé à être populaire, s’élance à l’épreuve des résistances collectives. L’âme commune, de proche en proche, se forme à la suite de toutes les résistances mutuelles, comme un effet de la réticence de chaque proposition d’existence à la proposition d’existence voisine ; c’est l’effrayante timidité des arbres humains, la jungle cohérente de leurs actions, où entre le soleil qui les distingue. C’est pourquoi un jugement-archipel est à l’œuvre en chaque jugement-îlot, le visible simple voilant une tresse invisible : c’est un jugement dont la puissance se compose d’un pluriel de perspectives en constellation, car le ciel valide, c’est le collectif plusieurs qui agit en toute déclaration. Chaque énoncé est une synthèse d’énoncés épars comme des précieux de paradis répandus sur la Terre ; il est universellement précédé. Sa vaillance, sa tenue spacieuse, est celle du dieu inconscient qu’est l’humanité entière, bruissante, agitée et présente en chaque proposition publique, en chaque communication contrariée. Le murmure fantôme des attaques coupables de briser le commun en quelqu’un, grinçant à bas bruit comme un cri de cheval lointain tombé sous le canon, résonne à côté du moment où tombe le couperet du jugement absolu. Ce murmure déchiré continue de retentir dans l’air brumeux du petit jour, en l’absence des silhouettes blessées, celles des chiens muets aussi, quand la barque lente de la conversation traverse le temps. La critique, c’est l’art de préparer la paix.

Comment juger avec intégrité à même un collectif déchirant ? En obéissant aux lois de l’astrognosie appliquée aux mouvements humains. Pour mieux voir l’étoile faible du contexte de jugement, sauver les phénomènes de faiblesse rédemptrice et ne jamais quitter cette évidence antéprédicative de l’expérience que Husserl ne perdait pas de vue, il faut une attention latérale aux murmures qui bordent le jugement, à ces rumeurs de souffrance dont la discrétion est la force. Le jugement est jugé par l’expérience. Les externalités négatives de la moindre attaque injuste et les conséquences favorables du moindre discernement délicat sont ensemble dans l’air remué et respiré par tous, air suffoqué et suffoquant qu’inspire et expire le monde constamment accepté et refusé. Or, il y a également au cœur de ces murmures latéraux, de ces soupirs articulés près de nous, de ces confidences perceptibles nécessitant un regard décalé, les sourires effacés des hommes qui « ne savent plus rire aux heures où ils se révèlent ».