Johanna Hess - Ys par Pierre Troullier

Les Parutions

22 mai
2026

Johanna Hess - Ys par Pierre Troullier

Johanna Hess - Ys

Ys, est-ce ici ?

 

Révélons le secret tout de suite : Ys ne se trouve nulle part dans le livre de la comédienne et poétesse Johanna Hess. Ni le lieu légendaire, ni même le nom de ce lieu. Ker-Is, ville submergée que la tradition situe dans la baie de Douarnenez, n’est pas plus le sujet de ce récit que ne l’est Pharsale dans La Bataille de Pharsale de Claude Simon. Pourtant, les éléments de la légende sont bien réunis : la Bretagne et la mer, la fille et son amant, la nuit et la tempête.

Certes, l’argument de l’ouvrage emprunte bien au merveilleux des contes et légendes : sur la côte bretonne, une famille se réunit pour fêter Noël avant qu’une tempête ne submerge leur monde et les emporte. La légende s’appuie pourtant ici sur un événement météorologique avéré : la tempête, baptisée Lothar, qui traversa la France, du Finistère à Strasbourg, le 26 décembre 1999. La Bretagne fut la première frappée au milieu de la nuit. Or, justement, cette famille apparaît d’emblée comme liée à l’océan de manière organique : les personnes la composant sont des êtres hybrides et difformes, telle la mère qui pousse tout le monde avec « un oursin accroché à la cavité nasale ». Cette tératologie évoque immédiatement de nombreuses références iconographiques, des monstres de Bosch et Brueghel à ceux de Pirates des Caraïbes. Mais l’ascendance des personnages repoussants et comiques de J. Hess est peut-être plutôt à chercher du côté de Lautréamont, dans la fameuse scène des Chants de Maldoror où le héros s’accouple à une énorme femelle de requin.

Le texte lui-même, composé sans ponctuation, se distingue par son hybridité. S’agit-il d’un récit en prose poétique ? D’un long poème en prose ? De la légende d’Ys récrite et transposée en décembre 1999, comme le laissent également penser les mentions clairement identifiables du naufrage de l’Erika et du bug de l’an 2000 ? L’hypothèse de lecture qui nous paraît la plus porteuse consiste à voir dans ce texte, dont l’autrice est aussi comédienne professionnelle formée à l’École du TnS, une pantomime : un petit drame où les gestes suppléent à la parole, le texte devenant le livret de l’action, intégralement au présent d’énonciation. Autrement dit, ça (pronom fétiche de J. Hess) ne parle pas, mais ça joue. La légende, c’est ce qui raconte en étant lu ; Ys tente plutôt de faire voir comment « ça se présente ».

Ainsi la première page est clairement assimilable à une didascalie. Puis le cortège familial se met en mouvement et ne s’arrêtera plus jusqu’à l’engloutissement final. L’énonciatrice principale est prise dans l’action même : il s’agit de la fille. C’est elle qui assume la diction de l’ensemble, d’un bout à l’autre de cette féerie nocturne qui montre comment on accède à ce « territoire dans le repli des vagues ». Au fond, les personnages, du fait de leur nature semi-aquatique, sont déjà des créatures issues de l’abîme et opèrent donc un retour à leur origine marine, délaissant cette vie terrienne et morne, façonnée par les habitudes de la classe moyenne « affalée sur le canapé dans [sa] tenue de fête ». Il pourrait s’agir de revenants de la ville engloutie, y retournant à la faveur de la tempête de la fin du siècle. C’est une interprétation admissible, parmi d’autres.

En écrivant « une autre version de la légende », J. Hess choisit de laisser le sens flottant derrière (ou sous) le réel conçu comme une allégorie. Ainsi, la poétesse et dramaturge se révèle être l’héritière des symbolistes. Difficile de ne pas songer au monde de Maeterlinck, aux paysages de Saint-Pol-Roux, à la sensibilité de Segalen. Et parfois sa prose retrouve le phrasé dense et ample de Claudel : « […] et je me dis que rien ne pourra nous sauver de ce dragon des mers qui continue de tout mélanger avec sa queue comme si le ciel et l’océan devaient se battre ensemble. » Évidemment, J. Hess est une symboliste de l’anthropocène. Elle mélange le vieux fonds celtique et la météo des dernières heures du 20e siècle pour nous parler des mille prochaines années, « de l’océan quand dans mille ans il n’y aura plus d’océan ». Et si Le Cimetière marin de Paul Valéry s’impose comme une énième référence possible, Ys nous rappelle que nous faisons face à un futur qui risque d’être « le cimetière de tout un écosystème ».

Mais c’est dans la bataille livrée au présent face aux éléments déchaînés que le personnage de la fille se révèle puissante et créatrice. Les dernières pages, remplies d’un souffle poétique assumé par la fille et la poétesse à la fois, célèbrent son accession au pouvoir de « ranimer ». Ce verbe, qui s’écrivit d’abord en français r’animer, s’impose et se répète à la fin d’Ys, au moment le plus dramatique : la fille « ranime » (intransitif) pour réparer la dérive du monde sur le point de sombrer. Elle ranime, ranime, ranime. C’est-à-dire qu’elle lutte pour remettre de l’anima dans le monde. Elle remet de l’air au milieu du déluge d’eau, du souffle dans la respiration qui s’arrête, de la vie dans la mort. Cette fille, quelque monstrueuse que soit sa famille, est bien la petite cousine des héroïnes claudéliennes, de la princesse dans Tête d’Or, de Doña Musique dans Le Soulier de satin. Et qui sait si J. Hess, un jour, ne les r’animera pas sur scène ?

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

La Crypte, coll. (le pays qui grandit), 2026
62 p.
15 €

Retour à la liste des Parutions de sitaudis