Marc Alyn - Balcon sur l’ailleurs par Michaël Bishop

Les Parutions

15 mai
2026

Marc Alyn - Balcon sur l’ailleurs par Michaël Bishop

Marc Alyn - Balcon sur l’ailleurs

          Tout grand geste poétique puise profond, et simultanément, sans les séparer, dans les innombrables forces, expériences, motivations, visées et horizons de son vécu, tout comme dans les questions qui hantent l’inscription de ceux-ci et qui tournent fatalement autour du comment de ce faire, ses manières, ses moyens, leur stricte pertinence, leur délicatesse, leur précarité. L’œuvre de Marc Alyn accueille et vit ce double défi avec énergie, sans présomption, avec ivresse même, car avec la sûre conviction des étranges et exaltantes vérités qu’il se sent sans cesse enjoint d’explorer et méditer. Si, ainsi, dans Balcon sur l’ailleurs, Alyn reste manifestement sensible à l’orchestration des éléments de ce qu’il écrit, celle-ci ne le préoccupe pas :  il opte pour une versification paraissant respecter le souffle, le déploiement naturel des composants de son autoauscultation, chaque strophe d’un poème (qui, d’ailleurs, ne porte jamais de titre – le titre accordé à chacune des quatre suites du livre suffisant) n’atteint que très rarement à dix vers, la majorité autour de 4-5-6 vers, les poèmes eux-mêmes composés toujours de 1-5 strophes à l’exception des deux derniers poèmes de la dernière suite, avec leurs 6 strophes. Tout ceci signale une grande liberté compositionnelle alliée au désir et à la conscience instinctive d’une souplesse d’ordre et de compacité. Ce qui l’emporte sur le strictement formel qui risquerait de mener à un maniérisme, c’est la gratitude de Marc Alyn face au vécu, gratitude pour cette errance, cette légèreté de touche, à la fois solennelle et enlevée, exaltée, gratitude pour ces simplicités orchestrantes qui balaient toute incertitude par rapport à ce que Bonnefoy appelait précisément le ‘néant de quelque forme’, son leurre, son inadéquation à un vibrant centre, informe mais existentiel, spirituel. Ecrire, ainsi, exige, Alyn le comprend parfaitement, que l’on fasse abstraction de toute réserve face à la manière, la méthode de son acte de figuration. Si les moyens disponibles de l’inscription poétique restent nécessairement respectés, en fin de compte ils sont vécus comme un fatal pis-aller, subtil, délicat et même noble, pour dire un silence, un invisible, un ineffable, un ‘ailleurs’ ressenti et entraperçu ici même comme lieu et phénomène de la plus haute transcendance.

          Si, ainsi, écrire, pour Zohar, cité en épigraphe, c’est devenir ‘maître du temps’ (7), chez Alyn la maîtrise s’avère humble, consciente de la fragilité au cœur de son geste face aux ‘hiéroglyphes’ de la veille ou du sommeil. L’acte d’écrire exige qu’il pénètre dans le labyrinthe de ce qui est, ses profonds ineffables et invisibles; c’est devenir ‘dévoreur de mutisme’ (13) ; c’est savoir faire des ‘lectures / ingénues et sagaces’ d’un illisible (18) ; c’est vaciller entre ‘folie’ et ‘ivresse’ (11, 17). Tout inhère ainsi à la vivante intériorité d’une présence au monde d’un homme qui a passé sa vie à déchiffrer-rechiffrer poétiquement les ‘sortilèges’ d’un ‘insondable fertile’ (20, 23) ; à guetter un angélique, les mouvantes images, sensations et intuitions d’un Divin, d’un Originel (47, 41), qui ne cesse de hanter et qui s’ouvre aux silencieuses exhortations de la prière (37). La nuit, ‘talismanique’, offre si souvent l’accès espéré, sans rien garantir, aux ‘épiphanies’, ces flashes d’illumination sacrée murmurant depuis l’autre rive de l’être, ce là de notre être-là où ‘était la rose des grandes profondeurs / née d’une géométrie de courbes enlacées / d’où surgissaient des closeries de neige / et de bouvreuil’. Et le poème (59) continue :

 

J’écoutais palpiter le cœur de la fleur
une et multiple
en ses sommeils / réveils superposés
dans le frémissement pythique du Coudrier.

Semeur d’ailes et d’élégies
je regardais flamber ces roseraies d’abîmes.

 

Prière, patience, observation, rêve, vigilance, foi, c’est dans de telles ressources que ce ‘revenant de mes vies à venir’ qu’est Marc Alyn, ‘chargé de crocheter / les serrures des songes / cueilleurs d’apocalypse / et de héron cendré’, puise profond, jamais paniqué face au tumulte du monde ‘où les rues échangeaient, orgiaques, / leurs adresses’ (58).

          Je n’oublie pas ici la pertinence des dessins de Jean-Marc Brunet qui accompagnent les quatre suites de Balcon sur l’ailleurs. Si accompagner n’implique pas l’acte d’illustrer, on peut y lire solidarité et admiration réciproque, deux artistes face à l’existence, à une présence au monde sans doute vécue de façon infiniment individualisée. L’apparent chaos des lignes qui forment chaque dessin, les deux couleurs, le noir et le rouge, qui dominent, certes on peut y lire une lecture de l’expérience vécue du plasticien, tout comme une très précaire mais presque fatale interpénétration de deux visions. Et je n’oublie pas non plus que les poèmes de ce beau recueil ont été écrits au moment où leur auteur voyait l’imminence de sa disparition. Balcon sur l’ailleurs reste ce regard d’adieu que Patrick Chamoiseau nomme une ‘biblique des derniers gestes’, un profond remerciement et une dernière exaltation. Ceci, pourtant, non sans poser la question qui hante chaque être humain : ‘Qui suis-je sous tant de masques / occulté de clarté / pris au collet de fausses ressemblances / oblitéré de passés apocryphes ?’ (70).

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