Julia Octobre - La peau ou presque par Élisabeth Beyrie-Soulassol

Les Parutions

5 juin
2026

Julia Octobre - La peau ou presque par Élisabeth Beyrie-Soulassol

Julia Octobre - La peau ou presque

 

 

Voici le premier livre de Julia Octobre, comédienne, autrice dans le spectacle vivant et quel livre ! Situé entre monologue de théâtre, poème narratif, tragicomédie, la poète explore en 21 moments de poésie en prose, un thème intime, presque tabou, l’histoire d’un accouchement long et difficile vu par la parturiente. Ce sera, en effet, une sorte de logorrhée au langage cru, halluciné d’une expérience traumatisante et non le récit d’un accouchement magnifié, héroïque auquel nous sommes habitués.

Quelle épopée ! On rit, on souffre avec elle, en suivant toutes les étapes de cette “délivrance” dans un huis clos que nous partageons avec la future maman.

L’histoire commence dans la salle de travail : « Maintenant on va vous laisser tranquille dans votre bulle/ tranquille? /dans ma bulle? /c’est important de rentrer dans votre bulle/vous êtes sûre parce que je/la porte s’est refermée ». On retourne au moment de son arrivée à la maternité avec les différentes formalités à exécuter, moment ubuesque, dont on a peut-être déjà fait l’expérience, très sérieusement alors que la femme souffre déjà : « Dossier médical/carte vitale? //D’autres personnes se contorsionnaient à la recherche des papiers/elles profitaient du répit entre deux contrastions pour fouiller dans leur sac. [...]Quand la douleur revenait elles s’interrompaient/puis s’aidaient du comptoir de l’accueil/des chaises/des murs/du sol/pour passer le cap. ».

Petit à petit, sa souffrance s’accentue à tel point qu’elle sombre dans un état second, peuplé d’hallucinations et d'une « incontinence des mots ».

«Je crois que tu es là/dans une poche/je crois te voir/une poche pendue /à la porte. [...]Quand j’ai dit /il y a une poche à la poignée de la porte/on m’a donné des drogues/et demandé de me taire».

«Au début/je devinais une forme/une forme de quoi/j’ai d’abord pensé à la boucherie.//c’est comme les sacs des bouchers j’ai dit/un boucher est passé/et a livré un gigot/ou un poulet/ou peut être un gros lapin/j’ai ri

On passe ainsi de visions en visions.

À l’opposé de ses propos, on lit, rédigés en italique, les propos du personnel soignant qui évoluent de la bienveillance polie à une exaspération et une culpabilisation évidentes :

«Ne vous préoccupez pas de ça», «Madame, il va falloir arrêter ça ok?/vous êtes dans le négatif là.» ; elle pense en effet, qu’elle ne sera pas capable de protéger son enfant de tout : «je n’arrive pas à te lâcher dans le monde». «Madame il faut vraiment que vous arrêtiez de vous agiter/sinon vous n’y arriverez pas/et nous non plus».

Une incompréhension totale se met en place, comme un grand quiproquo entre la narratrice et l’équipe médicale.

Elle téléphone à son plombier parce qu’elle pense qu’elle a une «énorme fuite» «et ça coule/j’ai bien essayé d’attraper la fuite avec mes mains/mais ça gicle/ et le plafond va s’effondrer». En réalité, «Madame, vous m’entendez? / vous avez juste perdu les eaux». Et tandis qu’elle croit qu’elle va perdre son enfant noyé dans toute cette eau, elle entend : «Plateau repas?» et «Vous le voulez ou pas le plateau repas?»

On suit toutes les étapes de cet accouchement qui se termine par une césarienne en passant par différentes étapes. Le langage technique du personnel médical «sonde», «vous êtes à 10cm», «Forceps?», «Ventouses?», «On part au bloc», s’intercale avec les propos crus ou décalés de la narratrice. Par exemple, au moment qui précède la césarienne, elle voit «des gens qui ne se sont pas présentés», «une drôle d’équipe/ qui n’attendait qu’un signal/pour commencer à me découper/je repensais aux gigots de mon enfance». «Madame?// Vous savez pourquoi vous êtes là? non/j’ai tremblé

L’enfant arrive alors «Un être s’avance à l’exact milieu du cercle/dans la nuit le froid/il porte un manteau de peau/il ouvre la bouche/pour la toute première fois/une bouche fraîche/et il chante/d’une voix d’évidence».

«Douce j’ai dit/douce la peau neuve » est arrivée.

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