Jean ROUSSELOT 1913 - 2004 par François Huglo
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Longtemps, j’ai écrit pour Jean Rousselot. Pas seulement à, pour. J’avais d’abord écrit pour la maîtresse d’école, des lignes de lettres et de syllabes qu’elle zébrait d’effrayants traits rouges : tout cela restait de l’image, du dessin. Puis des rédactions pour l’instituteur, des dissertations pour des professeurs, des lettres à et pour des amis. Quand Jean Cassou est mort (leurs entretiens sur France Culture ont été publiés par Albin Michel en 1965), Jean Rousselot m’a écrit qu’il perdait un maître et un ami. Un maître anarchiste ? C’est que le mot maître ne signifie pas du tout la même chose quand il s’oppose à esclave ou à élève, disciple. Domination dans le premier cas, échange de balles dans l’autre. Double maïeutique. Accord, ou non, comme en musique, ou comme entre mets et vins. La première lettre de Jean Rousselot répondait à l’envoi de mon premier recueil, qui devenait une lettre, apprenant après coup à quel destinataire il s’adressait.
En ces temps d’encre et de papier, les livres complétaient le courrier autant que l’inverse. Peu à peu, Jean Rousselot m’a offert la plupart des siens, que je commentais dans mes lettres. Échange inégal, j’envoyais les miens, beaucoup moins nombreux (je commençais beaucoup plus tard), et plus minces : des plaquettes. Il les lisait en amical critique, qu’il avait été pour Les Nouvelles Littéraires et pour maintes revues. Il les lisait en enseignant, qu’il n’a jamais été. Ses conférences pour l’Alliance Française, en de nombreux pays, n’étaient pas à proprement parler des cours. Et il lisait mes manuscrits, corrigeait en bon correcteur qui interroge, suggère, conseille. Lui-même avait connu (s’était reconnu) des maîtres. D’abord, l’ami Louis Parrot, commis de librairie à Poitiers, qui à lui seul fut « (ses) universités », résistant, auteur de L’intelligence en guerre, et auteur du premier « Poètes d’aujourd’hui » Seghers, sur Paul Éluard. Plus tard, Max Jacob, Pierre Reverdy. Maîtres, au sens de pédagogues : ni emprise, ni argument d’autorité. L’École de Rochefort n’en était pas une : juste une « cour de récréation ». Jean Rousselot, qui avait écrit et publié bien avant, et continué bien après, parlait de « disparité des pairs ». Rien à voir avec le surréalisme, ni même avec La Tour de feu.
Invité par Jean-Claude Martin et la Maison de la Poésie de Poitiers, à lui rendre un hommage posthume à l’occasion du centenaire de sa naissance, j’avais parlé de « Jean Rousselot, poète multimédia ». Jean-Pierre Bobillot a contesté ce titre, tout en le trouvant habile. Certes, Jean Rousselot a collaboré à d’innombrables revues et journaux, à des émissions radiophoniques et télévisées dont Bonnes adresses du passé, écrit les dialogues du film Les lâches vivent d’espoir. Mais si le poète était multimédia, sa poésie ne l’était pas, et n’a jamais quitté la Galaxie Gutenberg. Il faudrait plutôt dire : poète en tous genres. Car poète, il l’était aussi quand il écrivait des romans, des nouvelles, des essais, des traductions, des articles. J’avais intitulé une plaquette éditée par les Éditions du Rewidiage Jean Rousselot, de la poésie comme génération des genres, l’essentiel pour lui étant de « saisir l’instant / où la sève se change en griffe » (Déchants). Proust n’a-t-il pas été indissolublement poète, romancier, et critique ? Liquide plus que contenant (Novalis regrettait que les poètes ne s’intéressent « pas assez aux fluides »), l’énergie poétique se transvase, circule. Feu, elle se transmet. L’œuvre entière se chauffe à la poésie. J’ai donc, pour la partie « morceaux choisis » de cette plaquette, mêlé les genres abordés par Rousselot, comme je l’ai fait plus tard dans la monographie publiée par les Éditions des Vanneaux dans leur collection « Présence de la poésie ».
L’arbre est fusion de feu, l’énergie solaire qu’il capte, et d’eau, qu’il puise et qu’il transpire. Selon Jean Rousselot, il nous a tout appris : « la première écriture / signes de quoi mais signes », « l’ellipse la rature », « syntaxe et sacrifice », et « comment danser / comment bâtir », « les bons budgets », « la résistance à l’oppression », « la nature qui pense/ la pensée qui nature // la structure qui bouge / et bourgeonne sans fin ». Le poème Qu’arbres est l’un de ceux qui composent Du Même au Même, titre qui nous ramène aux lettres, que peuvent être d’autres poèmes : lettres à Paul Chaulot, à mon père. D’autres sont dédicacés, parfois en titre : « Élégie pour Ladislas Gara », ou écrits en mémoire : « Belle concorde en vérité. I.M. Jean Follain », tout en restant adressés « du même au même ». Comme l’écrivait Jean-François Bory, que Jean Rousselot n’a pas connu, « Le plus intime en nous ce sont les autres ». Un poème de Jean Rousselot est à la fois lettre et fragment de journal. J’ai saisi le sien, dont un premier volume a été publié par les Vanneaux. Quant à ses lettres au jeune poète que je tentais d’être, une revue a commencé à les publier en feuilleton, avant d’y pratiquer des coupes sombres qui ont sérieusement compromis la suite (cf Cancel poésie). La correspondance de soi à soi (journal : lettres « du même au même ») passe par l’autre. L’arborescence multiplie l’arbre, en chaque racine, chaque bourgeon, et le dessine en chaque nervure, en chaque feuille. Le livre porte une bibliothèque : ceux de Jean Rousselot sur Max Jacob, O.V. de L. Milosz, Corbière, Reverdy, Poe, Cendrars, Fombeure, Attila Joszef, William Blake, Agrippa d’Aubigné, Victor Hugo, mais aussi ses lettres. Il m’a orienté vers de nombreuses revues, dont celle de Dan et Guy Ferdinande, Le dépli amoureux, qui par capillarité m’a orienté à son tour vers celles d’Ivar Ch’Vavar (L’Invention de la Picardie), Jean-Pierre Bobillot et Sylvie Nève (Électre), Françoise Favretto et Robert Varlez (M25).
Maintenant, j’écris à et pour Pierre Le Pillouër : mes derniers livres sont des recueils d’articles parus sur Sitaudis. Ils ont été précédés et suivis d’échanges de mails, car nous avons changé d’époque. Et à travers ce site, j’écris à et pour beaucoup d’autres, individuellement toujours. Tout a changé, rien n’a changé. Rien ne se perd, rien ne se crée.
