Violette Chalier - Traverser les orties par Pierre Gondran dit Remoux

Les Parutions

3 mars
2026

Violette Chalier - Traverser les orties par Pierre Gondran dit Remoux

Violette Chalier - Traverser les orties

 

 

Pietà inversa

 

En guérirons-nous
Des choses que l’on ne nous a jamais dites ? En guérirons-nous
Des choses tues à l’aube ?

Le silence des pères est corrosif, creuse les vies des fils devenus pères. Ce silence additif et persistant est rétif à l’élaboration et, si souvent, unique vecteur de patrilinéarité. Un creux. Là où les femmes se transmettent, au moins, le plein archaïque des toutes premières eaux. Le vide au lieu du sel. Que les hommes emplissent de « mensonges éblouissants », d’« échecs clinquants ». De boissons (« Dans les eaux profondes des liqueurs / Se fond la fumée des renoncements et l’apitoiement sur soi-même »). De fuites (leur « courage fou pour échapper au monde »).

Dans ce recueil magnifique d’intelligence et de retenue, c’est une fille qui a trouvé une clé possible à l’apaisement de son père, et au sien. À tout le moins, celle dont elle aura acquis la mûre sagesse de se satisfaire : « Accepter de ne pas tout ouvrir / De ne pas tout trouver ».

Les hommes de ce récit autobiographique et les « injustices qu’ils consument » ont été haïs par l’autrice pendant « des années de colère distante ». Après l’échappée (« pas d’étreintes, pas d’étreintes qui arrêtent la course ») et la construction intellectuelle, politique, féministe, vient le temps de l’apprivoisement de ces « hommes flanchissants ». Par une écoute aiguë et renouvelée puis, peu à peu, affectueuse du corps du père devenu malade :

Dans les creux de ton corps,
Se crée un mouvement nouveau des mots
Un répertoire de gestes intimes
Qui ne passent pas le seuil du verbe
[…]
Je t’aime malade
Puisque tu me laisses m’occuper de toi
Et vider ta pisse dans le jardin
[…]
Je sais que tu as mal fait les choses
C’est comme ça pardonner
Une décision qui naît

Ce père absent (« serveur à Paname »), gros fumeur, alcoolique comme son père ancien d’Algérie, va mourir d’un cancer prévisible, un « destin mélancolique et sensé ». Durant quelques mois, sa fille l’accompagne dans la maison (« Aux senteurs de beuh et de rosée / De poussière, de bois et de rats morts / Selon les saisons ») et le jardin, qu’il ne peut plus parcourir qu’avec son aide. Médium, elle lui permet les ultimes contacts avec ce qui reste de sa vie et de ses chimères — des orties.

Vieil oiseau perché au-dessus des champs de mûres grimpantes
Tu te blesses de baies rouges et embrasses le sang
[…]
C’est un jardin qui ne se laisse pas traverser

Dans ce récit non pas du deuil mais de l’avant-deuil, ce qui change n’est pas tant le discours du père — fait des mêmes histoires répétées depuis toujours —, que le regard de sa fille qui prend conscience de l’arrière-monde dont il faut s’accommoder : « Il y a un lieu étrange / Où le cri pour l’amour / Se cache derrière le repoussoir. ». C’est elle qui construit la sublimation que ce « père qui n’a pas eu lieu » a si assidûment fuie, « les mains pleines de vents, de bourrasques », comme tant d’autres noyés dans les addictions, la répétition transgénérationnelle et la conformation aux attentes de la société viriliste — de leur « incapacité à satisfaire le mythe » « à prouver ce qu’ils ne sont pas » naît leur chavirement.

Il ne s’agit aucunement de prendre la parole de cet homme — quoi dire qu’il a toujours tu ? De ses bras, elle va entourer son corps et son silence. Oui : le sublimer au sens lacanien : construire un espace littéraire qui borde ce creux, cette Chose qui a échappé et échappera toujours à la symbolisation par le langage.

Des lecteurs de ma génération, dont les grands-pères furent peut-être prisonniers de guerre ou les pères appelés du contingent — jamais revenus dans le langage —, s’identifieront à cet homme inconstruit, recroquevillé dans son corps malade et sur ses rêves restés rêves. L’écriture devient un baume que l’autrice sait passer sur cette peau rendue si fine par la cachexie et les toujours-tus dirimants, soin aussi précieux que vain. Bouleversant.

 

 

 

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