Camille Loivier - Je suis la devenue par Lydie Cavelier
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Autour du motif concret et figural du mur, le livre articule des photographies d’affiches féministes légendées par leurs coordonnées urbaines, des citations et des vers les commentant, des contes ou bien encore des « Morceaux de poèmes pour la vie brisée » de Camille Claudel (dernière partie). Entre des parois qui sont urbaines, intimes et chorales, passées et présentes, divers « itinéraires » (premier titre) de femmes enfermées, brisées, viennent s’entrecroiser, de sorte que des forces vives se délivrent : « les murs cessent / [pour] que les mots passent » (65).
La découverte de collages féministes sur les murs des rues parisiennes a donné naissance à une écriture par collage, à une poétique du soutènement de voix sororales. Lors même du confinement sanitaire, les maux de celles que l’on a tues, changées en murs, s’affichent au long des artères parisiennes. Bien que ravalées, leurs voix se découvrent en paroles coupées, oblitérées. Surgis du silence et de l’anonymat, leurs mots claquent aux regards, se frayant voix parmi les rues qui nomment les hommes en gloire :
ELLE E
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IL LA TUE (27)
Ces « corps de lettres de femmes » (57) n’ont pas seulement été dépecés par les assauts climatiques : des mains, très humaines, ont déchiré les affiches. Alors Camille Loivier recoupe les formules, en réplique à moult expressions destinées à tenir en règle le féminin, en le frappant au coin de l’inconvenance. Ainsi, les dogmes linguistiques se déclarent-ils – « À l’école de la république / on m’a appris que le masculin l’emportait sur le féminin » (31) –, comme opportune réponse aux injonctions culpabilisatrices à l’adresse des « femmes [qui] tiennent encore la féminisation comme dévalorisante » (29). En somme, pour qui veut bien les regarder en face, les murs des femmes s’écrivent dans une violence assourdissante. Les pierres écarquillent nos yeux d’un « Taisez-vous on ne s’entend pas / détruire le patriarcat » (29), elles dessillent nos oreilles d’un « Qui ne dit mot / ne consent pas » (22). Reste que la peau vive des femmes s’écrie à mourir « cesse de me toucher » : « quatre cautérisations au fer rouge » seront ordonnées par tel ou tel docteur pour faire taire le dermographisme de Célina, d’Eugénie, ou d’Augustine (Partie cinq, « Dermographisme/murgraphisme »).
Invariablement, c'est depuis les profondeurs inouïes du corps que les maux/mots des femmes surgissent à vif, sur les peaux comme sur les murs, dans un silence d’écriture qui en appelle à l’empreinte de la page, à la rémanence de la voie littéraire : « vite, les poèmes car elles / écrivent, les revenantes » (42). De fait, le sexisme est à la fois immémorial et insidieusement évident, il opère en séquestrant toute autre considération. Il grave les esprits et empreinte les chairs sans jamais ouvrir d’espace discursif contractuel (« pas su qu’ils existaient —— pas pu leur échapper », 16). Dans ce cadre, quel recollement de mots et de femmes ? Où refaire corps d’entre ces murs ? Comment façonner un lieu d’intégrité si, comme tant de ses « moiaussi& » (pénultième titre), « elle ne sait pas pourquoi, / elle s’en va, / quitte son corps, / [et] quand elle retourne dedans, / c'est fini, / —— quelque chose a pris la place » (21) ?
Force est d’« écrire avec les murs » (48), mais sans viser l’impossible remembrement de l’une ou de l’autre. C'est seulement dans le corps à corps des maux innommables, « bloqués » dans des « mots par l’ordre » oblitérés, que le recueil peut parvenir à donner aux blancs du poème un pouvoir révélateur : « les espaces blancs de nos pensées hésitantes / surgissent » (49). Ainsi la page vient-elle « rendre [sur son] mur la mémoire » (58) d’un antre-soi à des femmes, ravalées, exilées et que l’on a tenté d’oblitérer, d’anonymer. Des « morceaux de poèmes » s’attachent, par exemple, à rectifier d’empathie les courbes sculptant l’une ou l’autre femme, renversée à terre à cause de la puissance de son talent. Telle Camille, Claudel, dut « briser ses plâtres / plutôt que de le voir / y apposer / RODIN » (119).
« Réparer les murs » (titre de la sixième partie) consiste donc à instaurer un espace intime, ni privé ni public, au sein duquel les maux et les mots se donnent en partage pour (se) répondre des oblitérations systématiquement subies : « – je l’ai dénoncé / mais cela n’a rien donné – » (114). Pourtant, c'est « partout, on ne peut pas ne pas voir, partout » (20). Dans les blancs du poème vient sourdre ce qui fut occulté, le corps de page recèle les clés d’une créativité poétique proprement sororale. S’il n’est pas encore possible d’abattre les murs du sexisme, le recueil devient pourtant un lieu fondateur où chacune, en puisant à la force des autres, pourrait s’inventer une « ligne de fuite » (79).
In fine, le mur des fiertés de l’une ou de l’autre « devenue » change de peau, enveloppant les chairs toutes. Dans le livre, les affiches, comme des posts # Metoo, se prennent corps à corps pour former une « muraille de femmes » (79), de « moiaussi& ». Camille Loivier nous offre les clefs de l’ouvrage, en expliquant d’une part la nécessité de répondre à l’appel des affiches féministes avec ses poèmes de maux et de silences, avec ses ex-voto sur pages (7), et en présentant d’autre part trois épigraphes. La première éclaire le sens du titre, tandis que les deux autres révèlent les principes et les enjeux de l’écriture. Comme Susan Howe, Camille Loivier donne à voir-entendre des voix féminines reléguées dans l’anonymat, minorées par les documents historiques. Dans le sillage de Marina Tsetäieva, l’autrice démantèle un passé traumatique pour édifier en soi une muraille d’intégrité, un centre créateur. Pour ce faire, elle emprunte la voie du conte et des motifs propres à la poétesse russe (« Trois contes », partie sept).