Camille Ruiz - Un chien arrive par Pierre Gondran dit Remoux
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Le chien qui partage la vie de Camille Ruiz, de Brasilia à Paris, est un golden retriever qui, très grand et au museau fort long, ne répond pas aux standards de la race. Ziggy se démarque d’emblée de ses congénères. Certes, la majorité des propriétaires de chien reconnaissent dans leur compagnon une authentique individualité et établissent avec lui une relation intersubjective. Mais Ziggy possède en outre un trait rare, quasi unique (à quelques exceptions près dont on reparlera) : il est le personnage central, et cela à jamais, d’un ouvrage qui deviendra sans aucun doute un classique de la littérature animalière — terme réducteur et vieilli qu’on peut sans hésitation remplacer ici par celui de « zoopoétique ». Car Un chien arrive est un magnifique texte, mêlant essai théorique et récit introspectif, un peu à la manière d’un Kenneth White, quoique certainement empli d’une justesse psychique et émotionnelle bien différente.
Bien sûr, ce chiot a été attendu, choisi, adopté… Mais, comme le titre l’indique, Ziggy « arrive » en un mouvement tout à fait doltoïen de surgissement volontaire au monde, dans le monde de l’autrice. Monde qui ne sera pas simplement et banalement bouleversé mais profondément « altéré ». De l’analyse fine, quotidienne, de ces modifications naissent de nouveaux rapports à l’espace domestique, à l’espace public, à l’autre (proches ou quidam), à soi, à l’écriture.
Un contact prolongé avec l’animal nous pousse à modifier nos habitudes, nos postures corporelles, nous adoptons un autre langage pour nous faire comprendre. En cela, nos chiens entretiennent des liens particulièrement denses avec l’enfance, les espaces transitionnels, avec le fait de parler des langues étrangères, de chercher des manières de nous tenir, d’appréhender et d’accepter le réel. Réfléchir à l’affection, aux états intermédiaires et hybrides, m’entraîne aussi vers une certaine expérience du corps féminin, ou féminisé, la manière dont ce corps est construit et […] peut être touché, à tout moment, comme les chiens peuvent être touchés, et nous touchent.
Les thèmes discutés dans ce texte au prisme de la relation avec le chien sont nombreux : domestication (E.O. Wilson, M. Alizart, D. Haraway, V. Despret), attachement (A. Kuzniar), urbanisme (parcours et lignes de T. Ingold), psychanalyse (fantômes familiaux), concepts d’attention, d’événement, d’altérité/mutité — le chien « lit le fantôme du geste avant le geste, la parole avant la parole » —, féminisme (dans le sillage, notamment, de l’ouvrage fondateur de Carol J. Adams et Josephine Donovan Animals and Women: Feminist Theorical Explorations). Et littérature, bien sûr : sont accueillis Fips (chien d’enfance d’Hélène Cixous), Mélodie (chienne de Mizubayashi), Douchka (Colette Audry), Tulip (J.R. Ackerly), Bauschan (Thomas Mann), Cayenne Pepper (Donna Haraway), Rosie (le pitbull d’Eileen Myles), etc. — j’ajouterais à cette liste le caniche Atma de Schopenhauer, si important personnage dans la vie de ce précurseur de l’éthique animale contemporaine. Par goût personnel et parce que l’apport de l’ouvrage est particulièrement original et saisissant sur ce point, je retiens pour cette note le thème central de la perception du monde par les animaux (humains et autres qu’humains), plus précisément de la co-construction d’un rapport au monde renouvelé au sein de la relation de deux espèces compagnes (Haraway) : une femme et son chien. Cette femme et ce chien, dans « le fourmillement vivant de l’espace parcouru à six jambes ». Camille Ruiz s’appuie alors sur Jakob von Uexküll (1864-1944) — on sait que, par opposition à l’Umgebung (l’environnement, indépendant de l’observateur), le savant estonien a conceptualisé l’Umwelt, c’est-à-dire le « monde propre » (ou milieu) de telle espèce animale construit sur la base, d’une part, de la perception spécifique qu’elle a de son environnement (stimuli dépendant des propriétés physiologiques de ses récepteurs sensoriels), et, d’autre part, de ses comportements vers et en réponse à ces stimuli significatifs. L’autrice s’interroge sur le partage possible des « mondes propres » :
Serait-il possible qu’à force de vigilance, j’entre simultanément dans la pièce de l’humaine et dans la pièce du chien, que son attention ait transformé la mienne par contact […] ? L’objet n’est plus inerte, à notre unique usage ; il doit être surveillé pour ce qu’il représente dans le milieu de l’autre.
Les lecteurs amateurs de théories de la perception découvriront également une description précise d’une affordance (possibilité d’interaction offerte par un objet ou un environnement perçu) selon James J. Gibson, ici littéralement transférée d’un être à un autre :
Même tenu en laisse, il se précipite sur les objets aux couleurs claires, surtout s’ils sont jaunes ou beiges, comme peuvent l’être du pain ou de la nourriture en générale. Ces pièges m’apparaissent désormais cernés par un scintillement, lequel indique […] qu’un contact dramatique avec le chien est possible.
Ces propositions originales à des thématiques toujours débattues de nos jours ne sont jamais arides sous la plume de Camille Ruiz, car Un chien arrive est avant tout le récit tendre d’une aventure partagée. Le récit d’une seule et même joie à s’élancer à travers le mato de Brasilia.
Mon chien m’attend derrière la porte de l’appartement, les oreilles dressées, jusqu’à la fin de l’après-midi. Ensemble nous franchissons le seuil dans l’autre sens et nos corps s’engouffrent sur les chemins, dans le détail saturé des tiges, la percée des arbres noirs contre l’horizon. Les sauterelles se jettent contre nos jambes, la terre rouge remonte le long de nos chevilles, l’air sec brûle nos narines et nos yeux brillent de joie quand ils se rencontrent.