Joël Bastard - Des lézards, des liqueurs par Grégory Rateau
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Ça file de biais, dès le départ. Pas de sol bien ferme, plutôt une glissade continue, un terrain qui cède sous les mots. Des lézards, des liqueurs, de Joël Bastard, travaille dans cette instabilité-là : une parole qui n’atterrit jamais, qui se reforme à mesure qu’elle se défait.
La phrase, ici, n’est pas un outil - c’est un lieu de friction. Elle accroche, elle repart, elle se contredit presque en direct : « je dis ça / mais c’est pas ça ». On entend quelqu’un chercher, corriger, bifurquer. Rien de fixé. Le sens reste mobile, comme si chaque mot risquait de trahir le précédent.
Très vite, le livre installe une économie pauvre, volontairement réduite. Peu d’éléments, mais repris, déplacés, relancés. « un coin de table / encore / toujours là ». Ce « encore » travaille tout le texte : non comme répétition paresseuse, mais comme retour obligé. Ce qui insiste, c’est moins le souvenir que l’impossibilité de s’en débarrasser.
Les lézards - on pourrait croire à une image facile - deviennent autre chose. Des lignes de fuite, presque. « ça longe les murs / sans demander ». Présences latérales, jamais centrales. Ils n’envahissent pas, ils persistent à côté. Et c’est précisément cette discrétion qui dérange : rien de spectaculaire, juste une continuité muette.
Les liqueurs, elles, déplacent la perception. Pas d’ivresse expansive - plutôt un léger décalage, une altération du tempo. « ça ralentit / ou c’est moi ». Le doute revient, souvent. Le texte ne tranche pas. Il maintient cette zone flottante où la sensation et son interprétation ne coïncident plus.
Ce qui surprend, c’est la manière dont Bastard travaille la relance. Chaque fragment semble pouvoir s’arrêter - et pourtant, quelque chose insiste, pousse, remet en circulation. « bon / on reprend ». Comme si le livre se fabriquait sous nos yeux, dans une forme de persévérance minimale.
Il y a aussi un rapport très particulier au dehors. Le monde n’est pas décrit - il affleure. Par touches rapides, jamais développées. « une lumière / là-bas / pas sûr ». L’incertitude n’est pas un effet : c’est le régime même de la perception. Voir, ici, c’est déjà douter.
La voix, elle, ne s’impose jamais. Elle reste à mi-hauteur, sans emphase, sans posture. Parfois presque neutre, puis soudain plus nerveuse : « attends / ça va trop vite ». Ce sont ces micro-variations qui donnent au texte sa tenue. Rien de spectaculaire, mais une tension continue.
Et puis, par moments, une netteté surgit. Brève, presque coupante. « j’ai laissé ça / derrière ». On ne saura pas quoi. Le livre ne complète pas. Il laisse en suspens. Mais cette coupure suffit à ouvrir un espace, à faire résonner tout ce qui n’est pas dit.
On pourrait parler d’une écriture du peu - mais ce serait encore trop large. Disons plutôt une écriture du maintien. Tenir quelques éléments, les faire tourner, les déplacer légèrement. Ne pas céder à la dispersion, mais ne jamais figer non plus.
Et ce mouvement, le livre finit par le donner tel quel, sans filtre, dans sa nudité presque :
« je reviens là
je sais pas pourquoi
ça insiste encore
un verre, une trace, un coin de mur
et ça tient
ça tient sans raison
comme les bêtes immobiles
ou les choses qu’on oublie pas
mais qu’on regarde plus vraiment
ça reste à côté
ça continue sans moi »