Michèle Finck - L’arrière-silence par Michaël Bishop

Les Parutions

9 mars
2026

Michèle Finck - L’arrière-silence par Michaël Bishop

Michèle Finck - L’arrière-silence

 

          Les neuf volets de L’arrière-silence de Michèle Finck déploient avec subtilité et une étonnante intensité, modale et émotive, l’intime histoire des différents silences qui ont impacté, bouleversé, provoqué, stimulé sa complexe mais à bien des égards unifiée présence au monde, cette espèce d’improbable ‘simplicité’ au sein même de son chatoyant, bariolé ‘sens’, si j’ose dire (172), pensant aux échanges avec Yves Bonnefoy qui dictent le titre d’une des riches méditations critiques de la poète. La   première de ces suites, L’origine (9-35), explosive, entre extase et deuil, à la fois lyrique et narrative, presque confessionnelle, raconte la progression de trois amours, son premier piano, la grand-mère et ‘l’amant de [s]a vie’. Tous trois voués à une dévastation et pourtant logés irrévocablement dans une mémoire partout manifeste dans le recueil. Histoire tripartite de hauts moments de l’enfance et de la jeunesse, c’est l’occasion de la découverte du corps, de la sexualité féminine, de tout ce qui dépasse la vie du corps, car découverte également de l’esprit, de la conscience, des plus ardentes émotions, leurs beautés et leurs fragilités. Et découverte enfin, des pouvoirs de ‘résistance’ malgré les sentiments de ‘culpabilité’, de ‘folie’, même ; des pouvoirs de la créativité malgré les menaces de la perte, du ‘mutisme’, du ‘suicide’.

          Les deux volets qui suivent, Les muets (37-68) et La femme-silence (69-87), plongeant toujours dans l’enfance, offrent les difficiles mais transcendants poèmes d’un très particulier silence familial qui résonne sans cesse aujourd’hui dans l’être même de Finck comme, fatalement, dans son poïein, son faire le plus fondamental. D’un côté, le mutisme du père, ce ‘Schweigenmauer‘, ‘mur de silence toujours là / fille sent[ant] sa rugosité son âpreté coupante / se souv[enant] que le père    sur le fil du rasoir / avait balbutié     un soir / dire ou ne pas dire / c’est être ou ne pas être’, la poésie, pense la jeune fille, seul moyen de lui ‘donner / la / parole’. De l’autre côté, la perfection du français censée être le nécessaire avenir de la fille, ce qui tendait à oblitérer l’usage des autres langues chères à la famille, ‘Père-Silence et Grand-Mère-Silence form[ant] avec la [mère] Jajaja le trio de muets gardiens sacrés de mon enfance’. L’angoisse et l’incompréhension ne sont jamais loin, mais aussi, naissant, un ‘extrême silence [qui, enfin] avait œuvre à [une] résurrection’ où le pénible récit du père issu de son incessante écriture, la traduction faite par la fille, les sentiments à la fois de suicide, cèdent la place à une espèce de dépassement paradoxal, de partage : le silence de la poésie, la solitude de l’acte d’inscription ‘où me recueillir / et prier’ enfin vivable comme un don tragique mais accueilli avec gratitude ‘grâce aux muets de l’enfance’. Ce qui a traumatisé se transformant en un don d’amour, réciproque, mémoriel, à honorer, profondément. Et c’est dans La femme-silence où Michèle Finck parvient à en dévoiler toutes les complexes équations ontologiques de sa mûrissante expérience du souffle, du silence, de leur rythmique, de la prosodie, des ellipses, de la grammaire et la riche diversité des langues, écrites ou parlées.

          Riches en conséquence s’avèrent les six suites à venir. A cappella pour les sans-voix (89-105) constitue le poème qui n’oublie pas d’autres dons, difficiles à accueillir, comprendre également mais reçus malgré les défis de leur apprentissage. Voici le poème d’une compassion lentement vécue, le poème d’un être-avec-et-pour l’autre, pour les sans-abris, les migrants noyés, les morts de toutes les si persistantes guerres et autre violences, un geste d’accompagnement, un ‘dire [du] possible’. Le chant des choses (107-25) insiste sur la valeur du silence au cœur de la peinture, de la musique, tout comme celui qui habite les océans, les pierres, les ‘choses du simple’, comme dirait Bonnefoy, tout l’énigmatique et l’indicible de ce qui est, tout le donné tellurique et tous les dons en retour de l’art, loin de toute prétention et de tous nos doutes, mais dignes et haut-aspirants, caressants. C’est ce silence de l’art qui ose compenser, inventer (invenire : trouver), rétablir, générer ces ‘rencontres’, échanges et interpénétrations, qui écoutent le chant silencieux des autres et y répondent à leur guise. ‘Une rencontre de silence / et le monde peut être sauvé’, lit-on dans La leçon de silence (155-74), toutes les ‘touches de silence’ riches de profondeurs à peine nommables mais sûres pour Michèle Finck, et la poésie cela qui vise à ‘donner à pressentir [toute la beauté, tout l’amour du] silence / comme l’enfant pressent la neige’ (184).

          Pianécrire (195-208) paraît fermer les portes de ce recueil qui, pourtant, n’offre aucune clôture, plutôt de souples perspectives sur l’immense, l’infini faisable de ce que nous sommes, de ce qui est là, déjà donné, sans fin extensible, sans fin imaginable. Ce sont des perspectives qui puisent profond et incessamment dans cette ‘rumeur en chacun de nous’, illimitée, cosmique, résiduelle et à jamais naissante – cet arrière-silence, en effet, dont le poème ne cesse de traquer les mouvements, ses rythmes sauvages, spontanés, plutôt que mathématisés, esthétisés. Ces pourtant délicats, presque indéchiffrables, presque inaudibles murmurations que parviennent à déposer, pianissimo, ‘mains tremblantes’, sur l’invisible autel de notre présence à tout ce qui est, les grands et les petits gestes de l’art, de tous les arts.

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