La partie immergée de l’iceberg - Lamine Ammar-Khodja par Nathalie Quintane
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Voilà un essai assez terrible pour ceux ou celles qui continueraient à préférer croire ce qu’ils pensent plutôt que d’excaver leurs, c’est-à-dire nos, fantasmes. Nos ? Les fantasmes des Algériens, des Franco-algériens et des Français. Quels fantasmes ? Ceux des Algériens quant aux Franco-algériens et aux Français, ceux des Franco-algériens quant aux Algériens et aux Français, et ceux des Français quant aux Algériens et aux « immigrés ». L’Algérie ? « Un pays qui souffre d’une surabondance de clichés quand il n’est envisagé que d’un point de vue français », écrit Lamine Ammar-Khodja, dont le modèle est l’honnêteté scrupuleuse de Baldwin et qui, souvent, parvient à atteindre sa clarté d’analyse — à percer un peu le brouillard dans lequel nous nous perdons tous, quel que soit le côté de la Méditerranée. L’analyse politique n’est pourtant pas le plus important dans ce livre qui s’ouvre sur une partie autobiographique passionnante et laisse une large place à la littérature.
Enfant dans les années 90 en Algérie, jeune sous le déjà vieux Bouteflika, Ammar-Khodja n’est pas là pour atténuer l’ordinaire algérien :
« Un jour il faudra que je décrive ce que ça fait à ce gars de 20 ans, qui a été biberonné au discours du un-million-et-demi-de-martyrs, de découvrir dans sa chambre d’étudiant, les mains tremblantes sur un livre d’Histoire, que dès les débuts de la guerre de Libération, c’est-à-dire lorsque l’ennemi commun était clairement identifié, les Algériens se sont massacrés entre eux, au cours de purges internes d’une violence inouïe ».
« Nous nous sommes affirmés Arabes et musulmans. Ce qui était une façon de dire : nous ne sommes ni Français, ni chrétiens (…) On a pensé qu’il fallait être Contre pour être Pour. Ce qui revenait en réalité à nous amputer non d’une partie, non de deux, mais de tellement de parties de nous-mêmes que c’en devenait absurde. »
Sur les années 90 : « Chacun de nous a pu voir où cela peut mener de mélanger le ciel et la terre. Sur cette défaite spirituelle, l’État a repris du poil de la bête ».
« De toute façon, dans la maison où j’ai grandi, excepté mon père, personne n’avait droit de cité. C’était la dictature à une échelle réduite. Observer ce petit théâtre c’était avoir un avant-goût de l’expérience totalitaire qui m’attendait dehors ».
Dans cette Algérie cafardeuse et terrifiée débarquent brutalement, par le miracle de la parabole, des légions d’extra-terrestres, les Français de « ces séries puritaines […] montrant des adolescents asexués, noyés dans des dilemmes puérils, détachés de toute problématique sociale ». Ces images façonnent « l’univers mental de toute une génération » et ne font qu’épaissir le brouillard historique monté entre les deux pays. »
Mais l’incompréhension n’est pas moindre avec les Franco-algériens que l’auteur rencontre en France lorsqu’il y arrive à 20 ans pour ses études :
« J’avais une très mauvaise image des zmagras comme on les appelait alors de façon péjorative, « les immigrés » (…) aujourd’hui, je crois que c’est leur caractère hybride qui nous déconcertait. Les Franco-algériens nous ressemblaient mais ils se comportaient comme des Français. (…) des anomalies, mais l’anomalie n’était pas en eux mais dans le système de représentation français. Dans l’idée que le France se faisait d’elle-même. De son Histoire. C’était un problème politique. Je le comprenais à partir de la confusion des Français. Ils ne faisaient aucune différence entre Malik et moi. (…) les névroses de Malik vis-à-vis de la France, je ne les comprenais pas. Cette douleur n’était pas la mienne »
Quant aux Français de France, de ce pays occupé pendant 132 ans ils ne comprennent rien. Mais l’Algérie, désormais, les occupe :
« Ainsi, si les Français étaient venus s’installer comme des images virtuelles dans nos salons, nous autres Algériens habitions leur inconscient, dans une région impensée de leur esprit. Je ne savais pas laquelle des deux situations était la plus perverse ou la plus enviable. Je commençais seulement à soupçonner que les Français n’entendaient rien aux liens profonds qui relient les deux pays ».
Elle les occupe, sinon ils n’auraient pas fait à ce point de Kamel Daoud et de Boualem Sansal des écrivains célébrés et primés et des affaires d’Etat. Dans des pages précises, de mise au point et de mise à jour, Ammar-Khodja revient longuement sur ces deux cas :
Sur Kamel Daoud * :
« … que sa capacité à fabuler puisse déteindre sur l’analyse de ces mêmes sujets (l’Islam, le monde arabe) qui déchirent en ce moment la société française, voilà qui n’a pas eu l’air de tellement préoccuper les gens qui lui ont ouvert leurs tribunes ».
« cet argument se retrouve presque exclusivement en France (son style, sa prose « sublime ») je reste tout de même stupéfait de la façon dont on sépare la langue et l’idéologie qui la domine, en France. Argumenter sur la langue en se coupant du politique reste la meilleure façon (la plus sophistiquée, la plus chic) de ne rien dire du politique. »
Enfin, découvrant, hébété, la face souriante de Boualem Sansal affichée en grand dans un kiosque à journaux :
« Et surtout, pourquoi sommes-nous (…) peut-être le seul pays arabe à fabriquer des écrivains qui font la une des journaux de l’extrême-droite française ? »
« Pour nous autres issus de pays autoritaires, qui vivons ou avons vécu sous le joug d’états policiers, qui sommes habitués au manque de nuance, aux choix entre noir et blanc, qui sommes toujours obligés d’élimer les débats et de les ramener aux niveaux les plus basiques pour pouvoir se faire entendre, rien de neuf sous les tropiques », ajoute-t-il,
mais comment se fait-il qu’il arrive peu ou prou la même chose au débat français, sinon parce que nous assistons à une autoritarisation de ce même débat et de la manière dont on entend nous « gouverner » en France ?
La guerre de Libération a bien eu lieu, par la guerre, et sans une libération achevée, nous dit ce livre — ce qu’au miroir de l’Algérie nous pourrions tout aussi bien dire de la France. Seuls certains écrivains algériens (Assia Djebar, Taos Amrouche, Mohammed Dib…), au cœur même des années noires et par leur travail, ont été libres, dit l’auteur, qui prend dans Nedjma de Kateb Yacine le titre de son livre, La partie immergée de l’iceberg, « Celle d’un pays déstructuré par la colonisation, aux filiations tribales — garantes alors d’un ordre social mais aussi cosmiques — à jamais égarées et perdues ». Nedjma (1956) est sans doute LE livre de la modernité algérienne, le plus emblématique. Lamine Ammar-Khodja regrette que cette modernité (c’est-à-dire un courage et une audace qui ne craignaient pas encore les accusations d’illisibilité ou d’élitisme, pour le dire vite) appartienne à un passé lointain — une fois de plus : pareil que nous ! C’est fini, nous sommes passés à autre chose, ET nous sommes à nouveau en train de passer à autre chose, qui me semble plus proche du XVIIe siècle de Pascal (cf. Les Provinciales) que de Joyce, ça oui !
* A noter : la version algérienne de Meursault, contre-enquête, était à charge contre Camus… quand la version française l’honore ! Sacré KD…