APPARITIONS - 18 par Philippe Beck
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18. Éros cosmogonique.
Le tourbillon de forces qui caractérise le mouvement géopolitique des êtres obéit au désir. De quelle force de vie parle-t-on ici ? Et de quel état du désir en chacun ? Si « l’esprit est le meurtrier de l’âme », comme le soutient Klages (1913), alors la raison politique est censée faire dépérir la vie (l’élan de l’âme). Mais qu’est-ce que peut bien signifier le fait que « l’éros élémentaire » soit « une puissance qui forme le monde » (1922) ? L’éros cosmogonique est la puissance vitale originaire qui précéderait l’élan sexuel et ses intéressements. Comme force de participation directe de l’âme à l’ensemble du monde vivant, ce désir permettrait une sortie de soi vers les images du monde. L’extase pré-individuelle de l’âme se portant censément vers la vie universelle, l’immersion de soi dans le monde résiste-t-elle à l’idée de la politique ? Ici, nous rencontrons un problème : en 1923, Walter Benjamin, ce vivant dont le souci politique est incontestable, écrit à Klages une lettre où il dit sa « joie » d’avoir trouvé chez lui « confirmation » de ses « propres pensées ». Il s’agit, en réalité, d’une proximité relative. Celle-ci se résume au rappel de l’importance d’une expérience du monde qui serait non réfléchie, imaginale, rattachée aux formes vivantes et interreliées ; à la fois résonance, embrassement et passivité vibrante, elle est toujours en réserve dans les élans particuliers. Autrement dit : le sujet humain en tant que sujet rationnel n’est pas l’origine de l’expérience que l’humanité est susceptible de partager, à savoir l’épreuve des liens entre les réalités. Il s’agit du désir expérimental d’un monde commun habitable, inscrit dans le cosmos, harmonisé avec lui, au-delà des limites de la connaissance objective construite par un sujet distinct. Benjamin écrit dans « Planétarium », à la fin de Sens unique (1928) : « Seul celui qui se plonge dans le cosmos apprend ce qu’est l’expérience. » Plongés dans la réalité réduite, celle des interactions sans perspective, nous constatons indéfiniment que l’expérience est un peigne pour chauve. La réalité doit être vécue comme un ensemble d’images actives qui s’assemblent au-delà des limites de l’expérience de chacun. Chacun deviendrait ainsi un désir général et ne serait plus un sujet séparé. « L’image est ce dans quoi l’Autrefois rencontre le Maintenant dans un éclair. » (L'Œuvre des Passages) La relation non subjective mais cosmique à ce qui apparaît maintenant (reprenant ainsi, dans la force du phénomène qui se montre, tout ce qui l’a engendré, le passé vivant) serait ainsi la condition de possibilité de la politique, si la politique est ce par quoi nous partageons ensemble nos rapports aux apparitions réelles. C’est d’un tel désir extra-subjectif que parle Bergson lorsqu’il prononce cette phrase stupéfiante et pourtant concertée : « Mon corps va jusqu’aux étoiles. » (1932) Il n’est pas question d’une extension ivre de sa puissance rêvée. Bergson dit exactement : « Car si notre corps est la matière à laquelle notre conscience s’applique, il est coextensif à notre conscience, il comprend tout ce que nous percevons, il va jusqu’aux étoiles. » Chaque corps, étant ce qu’il est, est relié au lointain universel dont il se sent proche dans l’éloignement. Et, captant une image où le passé transit le présent et s’éloigne pourtant comme une étoile, l’âme physique se raccorde à l’univers commun où le partage des captations phénoménales (des perceptions) devient réalisable. Si l’esprit détruit le désir en séparant ce qui était uni, en reléguant « la force qui relie toutes choses vivantes », alors on comprend la tentation d’y voir une ressource par laquelle les êtres renonceraient à leur individuation et se fondraient dans le grand tout que célèbre l’extase guerrière, parce que celle-ci réaliserait la dissolution du sujet séparé. À « l’intérieur cosmique du casque d’acier », Benjamin objecte : « Que savez-vous de la paix ? Vous êtes-vous jamais heurté à la paix – dans un enfant, un arbre, un animal – comme vous vous êtes heurtés sur le champ de bataille à un avant-poste ennemi ? » Aux intensités militaires extatiques, aux ivresses destructrices d’un Jünger, à leur fantasme d’unité mythique au moyen d’une « esthétisation de la guerre », Benjamin oppose une tranquillité manifeste des images par lesquelles le monde se présente à nous, le calme d’une mémoire du monde, si bien qu’ « être heureux veut dire pouvoir prendre conscience de soi-même sans frayeur » (Sens unique). Par Jünger, dit Benjamin dans sa « Théorie du fascisme allemand » (1930), « la guerre est présentée comme une expérience intérieure », c’est-à-dire comme une intensification de la vie. La conscience de soi auprès de toutes les chances manquées que nous signifient les réalités, si riches en passé vivant, tel est le secret d’une force d’être auprès du monde complet sans avoir besoin d’intensifier l’extase même à travers la peur : « Ma définition de la politique : l’accomplissement d’une humanité non intensifiée » (fragment 109, 1920). La rigoureuse critique de la violence, de la guerre « conçue comme un phénomène naturel », pourrait bien constituer le dernier refuge d’une pensée qui prétend ne pas être engagée dans les processus effrayants où disparaît l’humanité. L’expérience de la tranquillité devant l’éclair des images terrestres serait alors le seul choc paradoxal et salvateur, la seule esquive du malheur.
