Le graillon et l’encombre par Michaël Moretti
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La complexité dans ma famille, pendant la guerre, on connaît : un grand-père juif, ayant dû porter l’étoile jaune, exclu de la Sorbonne et déporté puis hébergé en Algérie par un collègue philosophe proche de l’action française, n’en déplaise à Finkielkraut. Tous les films sur la collaboration ont été décriés à leur sortie, Lacombe Lucien (1974) de Malle ; Mr Klein (1976) de Losey, dont une scène ici, avec robe de chambre, tapis Boukhara et tableau abstrait, fait référence ; Uranus (1990 ; «La fiction, c'est plus fort qu'elle, rachète les personnages» selon Serge Daney) de Berri d’après un roman d’Aymé. Laissez-passer (2002) de Tavernier trop concentré sur le milieu du cinéma, était plutôt bien accueilli, le regard avait changé, de l’eau avait coulé sous les ponts. Ici, il n’y a guère que L’Humanité, Libération et Burdeau (Substack) pour avoir une voix discordante. Julien Joanny, régisseur d'extérieurs brisant l’omerta, évoque un tournage « cauchemardesque », avec onéreux revirements du cinéaste et conditions de travail toxiques comme chez « les Jacques Odieux, les François Ose-Tout, les Jean-Pierre Aigri ».
De même qu’il existe un néo-Hollywood (les Scott, P. T. et Wes Anderson, Soderbergh, Gray, Nolan, etc.), le blockbuster d’auteur à la française, à la qualité française, persiste (Jimenez, Harari, de La Patellière, Bourboulon, etc., le tout initié, malgré tout, par Besson), dont Giannoli. Ici, le budget (Gaumont-France 3-CNC-Netflix-Curiosa Films) se constate dans l’image, léchée comme le papier glacé à la Sorrentino. D’amples mouvements de caméra, la grue émérite, une magnifique plongée, un travelling dans une scène tenant plus de Fosse que de Visconti. Le cloaque, jusqu’à l’écœurement sauce grande bouffe, est ici sexy. Il y a de quoi grailler, c’est bien filmé, c’est l’encombre de l’image et de la virtuosité démontrée. Les fausses images d’archive à la Citizen Kane (Welles, 1941) sont-elles nécessaires, n’eût été l’exploration timide vers le cinéma expérimental ? Raging bull (1980) de Scorsese, une commotion, était vu par Giannoli dans un ferry entre Toulon et l’île de Beauté où résidait son grand-père résistant. Nous aurons donc droit à des plans scorsesiens, diverses scènes autour de la restitution des cendres de l’Aiglon unies par le Requiem de Mozart, des soirées mondaines, des repas où il y a de quoi bien grailler, des scènes d’orgies moins puritaines que chez Kubrick, etc. Mais n’est pas Scorsese qui veut ! La promotion, jusqu’à la saturation, est massive avec marathons d’interviews, où tous les livres ont bien sûr été lus. Ce film académique, nécessaire en cette période obscure, restera toutefois comme un classique.
Giannoli nous tend, avec une musique omniprésente digne d’un mélo, un miroir avec un tain usé comme dans la première scène. Une voix off fatigante et omniprésente d’un Hollywood dépassé, le flashback éculé, Fieschi a encore frappé : la construction pose problème outre la longueur inutile du film. Giannoli travaille ses obsessions. Même si j’ai du mal à comprendre que ces gens fument, la tuberculose, métaphore au rayon x de l’invasion de la peste brune, règne au sein d’une fusion père-fille : la révélation Salomé Dawaels en Coralie façon La dame aux camélias, actrice courtisane compagne de de Rubempré dans Les illusions perdues (2021); un amour de Giannoli, Alicia Galienne, la cousine de l’acteur et réalisateur Guillaume, jeune poétesse (L’autre moitié du songe m’appartient) morte d’une maladie du sang. L’argent désigné par le procureur général Lindon (Torreton), les compromissions (« La compromission est de toutes les époques. » dit Nathan / Dolan dans Les illusions perdues), la presse corrompue qui forge l’opinion pointée par le réalisateur, ancien journaliste, fils de journaliste.
Nous avons ici une fille de (Carax : Nastya Golubeva, excellente, qu’on nous vend comme une révélation) qui joue une fille de (Luchaire). Cette dernière, « La nouvelle Garbo », « La Garbo numéro deux » (Pickford), était éclatante dans le bon Prison sans barreaux (1938) du cinéaste moyen, Léonide Moguy, juif russe d’origine ukrainienne ; vénéneuse dans l’excellent noir Le dernier tournant (1939) de Pierre Chenal, metteur en scène d’origine juive, la première version, marquante, de Le facteur sonne toujours deux fois (1934) de Cain. Corinne était l’amie de Simone Signoret. Mais enfin, les Luchaire ne sont pas poussés par une inéluctable tragédie dans une ambiance modianesque, entre chien et loup, mais par des choix condamnables guidés par l’opportunisme et, heureusement, sanctionnés. Oui, l’épuration a été sans nuances mais oui la Luchaire, pas innocente du tout - elle n’était pas aveugle, elle n’a pas voulu voir, nuances ; mais cela justifie-t-il la tonte, le viol et les agressions ? - s’est bien gavée comme les Arletty, Balin, Romance, Delair ou Darrieux, quant à Ginette Leclerc, elle tenait un cabaret où elle accueillait joyeusement les Allemands bien contents d’occuper le « gai Paris » (la « francophilie ») comme Epstein venait établir son emprise dans son hôtel particulier grâce à son réseau d’influence à la Ponzi - Jean Luchaire constituait son carnet d’adresses - et les agences de mannequins qui offraient de la chair fraîche. Des jeunes filles avantagées étaient aussi dans la Résistance. Entrevoir Sacha Guilty (sic) est rassurant et contrecarre enfin l’approche étrange de Francis Huster qui est juif. Le personnage le plus problématique, fort bien joué par le clermontois August Diehl (Inglourious Basterds, 2009, de Tarantino), dont les parents ont quitté l’Allemagne à cause du procès Eichmann, est Otto Abetz, une ordure qui a été graciée en 1951. L’amateur d’art devenu trafiquant de tableaux est presque présenté comme un von Choltitz dans Paris brûle-t-il ? (1966) de Clément, un mécène qui aurait sauvé le patrimoine français. Si Hitler était amateur de peinture et d’aquarelle, Mussolini était venu de la gauche (lire M de Scurati), permettez-moi d’avoir plus d’égards pour Rose Valland. Si les délires de l’antisémite - jusqu’à la pathologie - Céline, qui aurait sauvé des juifs dans son dispensaire, sont clairement dépeints, il n’est pas montré qu’il allait demander à Abetz de massacrer encore plus de juifs. Il est évoqué un « antisémitisme culturel français », avec exemples, mais il n’était et n’est pas que culturel. Enfin, puisque nous passons de Balzac à Hugo, dans une scène trop rapidement brossée de Sigmaringen par un montage pressé par le temps en un précipité peu digeste qui encombre, citons ce dernier sans le cabotinage de Luchini : «Tout l'homme sur la terre a deux faces, le bien / Et le mal. Blâmer tout, c'est ne comprendre rien. / Les âmes des humains d'or et de plomb sont faites. / L'esprit du sage est grave, et sur toutes les têtes / Ne jette pas sa foudre au hasard en éclats. / Pour le siècle où l'on vit – comme on y souffre, hélas ! – / On est toujours injuste, et tout y paraît crime. / Notre époque insultée a son côté sublime.».
