AVIS D'ARTISTE (6) par Richard Monnier

Les Incitations

15 févr.
2026

AVIS D'ARTISTE (6) par Richard Monnier

Les tiers de Lichtenberg, ses moitiés et les autres.

 

Encore lui, c'est le 3ème texte sur cet auteur du 18e siècle ! Les lecteurs sont en droit d'attendre d'une chronique des considérations plus actuelles. C'est vrai, j'ai oublié de préciser qu'il faut entendre le mot chronique comme on dit : maladie chronique. C'est toujours une relation au temps mais avec plus de fièvre. Les problèmes existentiels, les difficultés posées par les limites du langage ou, comme on va le voir ici, les questions d'identité, sont toujours des sujets d'actualité, d'une actualité qui dure depuis longtemps. Mais au fait, qui est Lichtenberg ? Il s'est posé lui-même de nombreuses fois cette question, sous diverses formes qui devraient permettre aux lecteurs de découvrir des traits rarement pris en compte de notre personnage.

 

"J'ai fixé ma devise : Whim [caprice, lubie]. Car n'est-ce pas une bizarrerie que de vouloir être ce que nous voulons être, ce que nous devons être ? Nous sommes toujours quelque chose d'autre, [...] l'accident fâcheux de quelque chose qui n'est pas une substance." B 343

 

"Aussi longtemps que la mémoire dure, une foule de gens collaborent pour faire un seul moi : l'homme de 20 ans, de 30 etc. Mais dès qu'elle défaille, on commence à se trouver seul, de plus en plus et toute la génération des moi se retire et sourit de ce vieux en détresse." K2 62

 

"Je souhaiterais voir l'histoire de moi-même telle qu'elle existe dans diverses têtes" B 257

 

"Eh dites-moi : qu'est-ce que l'homme, sinon un petit État gouverné par 12 fous ? E 90

 

Non seulement Lichtenberg va à l'encontre de la recherche d'un moi fixe et unique facilement identifiable, mais il considère le moi isolé comme le résultat d'une défaillance. Même devant son miroir, Lichtenberg ne se reconnaît pas comme un tout : 

 

"Si je pouvais être maître de moi ! Mais si je l'étais, qui serait l'esclave ? Moi, oh ! le diable soit de tous les maîtres." TB19

 

"Un an après ma grande maladie, j'ai commencé à prendre de l'âge aussi dans ma partie gauche." J 2059

 

"... Comment puis-je me tromper moi-même, une moitié de moi peut faire bonne figure pour tromper l'autre. [...]" TB17

 

Enfin, quand il rêve, Lichtenberg va encore chercher l'aide d'un autre. Après avoir raconté un rêve concernant un fait divers, il s'interroge :

 

"Pourquoi mon imagination a-t-elle créé cette tierce personne qui dut à la fois me surprendre et me faire honte ? [...] J'ai dramatisé un genre d'incident qui est devenu familier dans mon existence [...] De manière générale, il arrive souvent qu'en rêve, je me fasse instruire par un tiers." L 587 

 

Les contenus des rêves de Lichtenberg n'ont rien d'onirique, il n'est pas question d'interpréter des symboles. Ils présentent des faits connus mais déplacés sur une scène où il peut analyser le rôle des différents acteurs. On assiste là aux premiers actes de ce qui va être nommé "l'autre scène" en psychanalyse. Plutôt que de se concentrer sur sa personne, Lichtenberg semble donc se disperser en de multiples facettes en manifestant un goût certain pour le jeu de rôles qui est d'ailleurs très présent dans ses projets de romans. J'en résume ici un exemple : il imagine "un échange de lettres entre son pseudonyme (Photorin) et lui-même qu'un tiers devrait éditer, puis ce pseudonyme devrait de nouveau rentrer en scène et dire que ces lettres sont des faux." Très loin des profondeurs psychologiques, toute cette agitation pourrait être jugée comme une arlequinade où Lichtenberg jongle avec ses tiers et ses moitiés. Ce serait sous-estimer la portée de ces facéties qui ont une résonance toute particulière avec les œuvres de ses contemporains. Dans Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, par exemple, où Goethe fait dire à Marianne : "Je veux être à moi" et quelques lignes plus loin : "Tout ce moi qui m'appartient, j'entends le donner à celui qui m'aime". C'est troublant de voir l'héroïne se convaincre d'abord qu'elle s'appartient, qu'elle existe comme une personne indépendante, pour décider ensuite de se donner. Le bel élan de liberté individuelle se réduit finalement dans le choix de sa dépendance. Lichtenberg lui, ne s'appartient pas, il ne se contient pas et il est loin d'envisager de se donner, il prétend à une autre forme de liberté, on l'a vu plus haut :

ni maître de soi, ni esclave de soi. 

Dans le même roman, dit de formation, Goethe décrit une troupe de théâtre qui interprète un drame de chevalerie allemande, thème qui venait de faire son apparition, nous dit-il : "le feu du plus noble patriotisme enflammait les cœurs. Quel réconfort pour cette société allemande, de se divertir poétiquement en suivant simplement sa nature, et cela sur son propre terrain." Le patriotisme, la société allemande, sa nature, son propre terrain, ce sont là justement les termes contre lesquels Lichtenberg a formulé le plus de critiques ou manifesté le plus de distance. Il a bien manifesté son admiration pour les Récits comiques de Wieland et a même montré un certain respect pour le mystique Jacob Boehm, mais il a surtout déclaré sa passion pour Hogarth et Sterne, cherchant à cultiver sa nature sur un terrain autre.

"En somme, je suis allé en Angleterre pour apprendre à écrire l'allemand" E 144

Comme ses moi, l'écriture de Lichtenberg a des moitiés différentes. Il lui a fallu ajouter du nonsense anglais à son goût pour le Witz allemand, ajouter une moitié étrangère à sa moitié naturelle pour affirmer sa fantaisie qui, de ce fait, ne lui était donc pas vraiment propre et ne pouvait être revendiquée comme une valeur nationale. On voit là qu'il n'était pas enclin à participer à l'effort patriotique, alors que Goethe était en train de créer un théâtre national se référant à des légendes populaires germaniques et que Friedrich C. Fulda, par exemple, éditait un "Recueil et origine des mots-racines germaniques". (Note d'Etienne Barilier). Comme Marianne déclarait "tout ce moi qui m'appartient", les intellectuels allemands affirmaient une culture et un terrain propre qui leur appartenaient. Cet élan patriotique qui va unifier la nation allemande, la préparait-elle aussi à se donner à un dominateur qui l'aimât ? On sait trop aujourd'hui avec quelle facilité, les recherches légitimes d'une identité nationale peuvent devenir dans les mains d'un parti musclé, l'objet de revendications nationalistes. Pour se prémunir d'un tel risque, pour éviter la formation de moi coercitifs qui excluent l'autre, quoi de mieux que ce précieux équilibre instable entre ses moi et ses tiers que Lichtenberg a entretenus toute sa vie. Même si on voulait se l'approprier, on ne saurait pas par quel bout le prendre.

"Il se coupait à lui-même la parole." E 519