L’ENFANT GENIAL par Christian Prigent
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Valère Novarina est mort. Encore un (je repense à la disparition de Jean-Pierre Verheggen). Encore un pan de nos vies qui s’effondre, un moment de notre histoire qui s’enfonce dans l’horizon, une époque dont la texture sensorielle à mesure s’affadit et dont on oublie peu à peu les enjeux, le sens.
Aux ultimes « avant-gardes » emblématiques des années 70 du siècle dernier l’œuvre de Valère n’est évidemment pas réductible (sa passion venait de plus loin dans le temps, il avait des ambitions fort différentes). Mais il en fut. C’était sa génération, la nôtre, avec sa façon de voir le monde et de vouloir qu’il change.
Il y eut donc un « nous », tout un temps. Et des actions littéraires communes. L’époque, nous ne l’aurons pas seulement vécue mais poétiquement inventée. Pas étonnant qu’elle s’écrive dans ma tête presque en style d’épopée. Je ne le dis pas sans auto-ironie, je mesure les vanités que la nostalgie avive[1]. Mais ces temps avaient en effet quelque chose de chevaleresque : combats théoriques et prouesses formelles, fidélités féodales et émulations orgueilleuses (jalousies, aussi, à regards torves — et trahisons). Sur le fond de cette confiance que chacun à sa manière faisait au caractère vital de l’aventure vécue dans, avec, contre la langue — aventure dont je sais qu’elle ne peut avoir de cesse mais dont il m’est devenu difficile de voir où et comment s’en poursuit aujourd’hui, autrement ravivé, le tracé.
Valère pouvait agacer par son égocentrisme effréné[2], son innocente aisance d’héritier et son goût classiquement bourgeois pour les honneurs légionnaires ou académiques. Peu importe. Ce qu’on recevait de l’homme et de son œuvre venait d’une autre profondeur. Depuis plus de cinquante ans j’aimais l’enfant extasié et inquiet dont l’aura émanait le plus souvent de lui. J’aimais ses rires sans retenue, ses recueillements soudains, ses angoisses paniques. J’aimais bien sûr la puissance comique de ses verbigérations, ses adorations mystiques au bord du vivier des mots et ses prières aux esprits animaux.
Le monde qu’il portait en lui était littéralement inouï : il laisse pantois d’émotion. J’admirais sans aucune réserve (qu’est-ce qui les aurait fondées, qui n’eût été imbécile et mesquin ?) les exploits de langue grâce auxquels ce monde nous est apparu. Et, last but not least, je trouve formidablement réconfortant pour la littérature telle qu’elle s’efforce de perdurer dans le monde d’aujourd’hui que cette œuvre qui n’a jamais rien cédé sur sa violente singularité ait été reconnue, saluée, largement fréquentée, abondamment commentée.
[1] C’est pourquoi on peut en faire également une sotie. Pas mal non plus : quelle nef de fous c’était aussi !
[2] Dans un avion en vol vers Rome, fin des années 90, il me confie, faussement dépité mais manifestement soucieux : « ma femme me trouve égocentrique ». Je le rassure : « il n’y a pas qu’elle ». Il rit.
