Aurélia Declercq - Coup de chien par Stéphane Cunescu

Les Parutions

19 mars
2026

Aurélia Declercq - Coup de chien par Stéphane Cunescu

Aurélia Declercq - Coup de chien

 

 « Le chien se met à pousser un lugubre aboiement, car il ne trouve pas cette conduite naturelle, et le vent du dehors, s’engouffrant inégalement dans la fissure longitudinale de la fenêtre, fait vaciller la flamme, rabattue par deux coupoles de cristal rosé, de la lampe de bronze ».
Les Chants de Maldoror, Chant Sixième.

 

 

On publie beaucoup de livres portant le mot « chien » dans leur titre ces derniers temps* — ce qui contredit l’éditeur d’une « grande » maison m’assurant jadis que seuls les livres sur les chats se vendaient. Le titre choisi par Aurélia Declercq s’y ajoute, même si la figure du chien n’y est pas vraiment le « sujet » : elle en est le moteur, un embrayeur pour son écriture.

 

La locution « coup de chien » est étymologiquement issue du domaine du jeu, le canis damnosi désignant chez les Romains le plus mauvais coup que l’on pouvait jouer aux dés. Elle fut ensuite employée dans l’argot des marins pour nommer une tempête soudaine et violente. Aucun de ces deux univers n'est convoqué dans le livre, qui préfère jouer d'autres contrastes. Les trois vers de William Carlos Williams cités en exergue expriment d’emblée le goût de l’autrice pour les confrontations inattendues (« Dissonance / (if you are interested) / leads to discovery »). Si le livre est dédié « aux chiens errants de Tbilissi », on ne trouvera cependant nulle part à l’intérieur le nom de la capitale géorgienne ; loin de toute tentation référentielle, l’enjeu de ce livre semble précisément de proposer une écriture poétique au sein de laquelle le rapport au réel est fortement intériorisé.

 

 Le chronotope de Coup de chien est peut-être celui auquel nous invite le tableau du peintre hollandais Jacobus Vrel (c.1630- c.1680) placé en face de la page de dédicace. On y voit une jeune femme assise sur une chaise, face à une fenêtre ouverte, dans une posture qui évoque à la fois la contemplation et la veille. Dans son dos s’ouvre une alcôve obscure, encadrée de rideaux, laissant deviner une silhouette allongée sur un lit. Texte sans chapitres ni parties mais rythmé par l’alternance de blocs de prose et de phrases isolées, Coup de chien restitue de fait l’expérience d’un « corps endormi ». Loin de la domesticité d’un intérieur hollandais du dix-septième siècle, ce récitatif se déploie dans un hôtel luxueux, doté de tout ce qu’il y a de plus moderne (nombreux étages, casino, et autre « baignoire jacuzzi aux 32 jets massants ») :

 

 Ici. Minuit. Hôtel Bingo Plaza. La chambre du corps endormi. Lit simple, pas de lit king size. Fenêtre entrouverte laissant passer la mélodie du siècle. Draps blancs en soie. Chaises en cuir sous le doux du luminaire tamisé. Cendrier sur la table de chevet, capture quelques gestes de nuits tardives. (22-23)

 

Tout au long de « la nuit la plus longue de l’année » (118), ce corps endormi a des façons d’éveillé  — même s’il lui arrive, comme les personnages de Michaux ou chez Buster Keaton (l’un des « protagonistes » du présent livre), de se cogner contre un mur (37). Ce corps endormi « voit bien, il voit large. Il voit. Il voit par la fenêtre » (25) ; de même l’animation du dehors lui parvient, à commencer par les aboiements de ce chien-loup errant. L’hôtel est ici un monde en lui-même, au sein duquel les gestes des clients, le mobilier, ont une existence particulière —même ces « minuscules secrètes poussières dans les tuyauteries de l’hôtel [qui] s’émeuvent au souvenir de taxis jaunes devant l’entrée » (12). Dans la chambre, outre le « parler jaune » du corps endormi, tout s’anime et acquiert la parole : les meubles, un manteau de fourrure, une luciole. Le dispositif typographique favorise cette partition de voix en isolant des phrases, la plupart du temps très brèves, encadrées de blancs :

 

Silence.

 

 

Élancés, d’autres points de chute.

 

 

Élancé, hier n’avait qu’à prétendre.

 

 

Écho, enfin, ça se ricanait.

 

 

Écho tu.

 

 

Silence.  

 

Ces fragments détachés contrastent avec les paragraphes où l’écriture en prose est souvent dense, l’autrice de Coup de chien ayant une façon originale de susciter des images grâce à son inventivité syntaxique : « Pas d’écho dans la voix elle-même. Pas d’oscillations derrière faciès. Le corps endormi le voit dans sa paupière : un roman policier tombe dans une mare d’eau violette, parole ou cartographie » (32).

Le motif qui revient le plus souvent sous cette forme syncopée est celui de l’interrogation « où habiter ? », maintes fois répétée et parfois scandée à la manière d’un aboiement : « Où, où, où ? ». Tels les chiens errants qui ont « l’air pour demeure » (48), le corps endormi exprime, tout au long du texte, son peu de goût pour la fixité (« Les lieux habités, par omission l’œil s’en défait »). Si L’Hôtel Bingo Plaza est le lieu élu c’est parce qu’on peut « Mille fois, s’en aller. Mille fois, revenir » (116). La chambre d’hôtel fait ainsi résonner et se télescoper des souvenirs d’autres espaces autrefois habités et des pensées qui surgissent au cours de la nuit : « rien de ta mémoire n’est sans mixture, sans arêtes de fables, s’adonne à un moteur huilé » (63).

 

À la lecture de Coup de chien, je pense au Requiem (1962) de Jean Cocteau, écrit — depuis son lit de convalescence — à partir du Songe de Sainte Ursule de Carpaccio, où la sainte est allongée dans un lit et où un petit chien veille à ses pieds. Je songe aussi, pour la forme cette fois, à Caballero Hôtel (1974) ou à Jack-to-Jack (1981), deux livres qui reposent sur le même principe d’un huis-clos de chambre d’hôtel faisant surgir, sous une forme éclatée, les méandres d’un espace mental. Pour Franck Venaille, Caballero Hôtel n’était ni « un ‘roman’, ni bien sûr un ‘poème’, ni même un ‘récit’’ » ; on pourrait en dire autant du texte d'Aurélia Declercq. Avant-dernière publication de la collection « Poésie/Flammarion », ce livre porte un coup de chien aux catégories génériques et montre que la « poésie » gagne à rôder autour d’autres formes.

 

 

* Julien Viteau, Chiens, Verdier, janvier 2026 ; Camille Ruiz, Un chien arrive, Corti, février 2026 ; suivis donc du livre dont il est question c-dessus et qui paraît en ce mois de mars.

 

 

 

Le commentaire de sitaudis.fr

Flammarion, coll. Poésie, 2026
128 p.
17 €

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