Seamus Heaney - 100 poèmes par Pierre Vinclair

Les Parutions

26 mars
2026

Seamus Heaney - 100 poèmes par Pierre Vinclair

Seamus Heaney - 100 poèmes

 

         Depuis sa mort en 2013, la poésie de Seamus Heaney (né en 1939, prix Nobel de littérature en 1995) n’a jamais connu le purgatoire, auquel sont condamnées beaucoup d’œuvres avant de se voir éventuellement reconnaître le statut de classique moderne. Dès 2018 paraissait en effet 100 poems, une anthologie éditée par ses enfants. Puis vinrent, en 2023, The Translations of Seamus Heaney et The Letters of Seamus Heaney, deux forts volumes de 800 pages, comme deux panneaux destinés à soutenir la publication, fin 2025, de The Poems of Seamus Heaney, pièce centrale du triptyque, somme de 1300 pages parachevant la canonisation éditoriale du poète nord-irlandais. Bien accueillie en France depuis longtemps, cette œuvre y a également trouvé le chemin de l’institutionnalisation, avec le passage récent en « Poésie/Gallimard » des deux volumes jadis traduits par Patrick Hersant en 2005, L’étrange et le connu et La Lucarne. Et c’est le même traducteur qui offre aujourd’hui la version française de 100 poèmes, aux éditions de La Table ronde (où il a par ailleurs déjà traduit les recueils de Hannah Sullivan). L’édition est bilingue, la maquette bicolore avec les poèmes en anglais en fin de volume sur pages vertes. Dans une « Note liminaire », la fille du poète détaille le contenu : « On trouvera ici nombre de ses poèmes les plus appréciés et les plus célèbres, mais aussi des poèmes choisis parmi ceux qu’il aimait lire à voix haute — et qui font revivre cette voix qui nous manque tant. Nous avons aussi retenu des poèmes qui ont pour nous une résonance particulière : évocation d’amis disparus ; souvenirs de vacances lointaines ; objets familiers de notre maison familiale. »

 

         Il s’agit donc d’une anthologie introduisant à l’œuvre de Heaney, composée par des proches et traduite par un connaisseur. La simplicité et la proximité, le caractère apparemment direct de l’énonciation, y servent de support à une pensée dont la subtilité ne semble jamais prendre de chemins trop démonstratifs. La poésie est claire, mais pas didactique. Elle se donne dans des méditations et des récits dont la morale n’est pas clairement explicitée, comme si le sens des choses était dans une sorte de doublure que le poème, sans la désigner, parvient à incarner : « Et la poésie / Paressant au marasme de ce qui advient. » L’indéniable virtuosité formelle de Heaney ne porte elle-même jamais d’ombre sur ce qui se présente comme des souvenirs d’Irlande du nord, des portraits d’amis, des scènes bucoliques ou d’émeutes urbaines. Seamus Heaney est un classique en cet autre sens que les ressources de son art lui servent (comme disait Rameau) à cacher l’art lui-même, en donnant l’impression (extraordinairement difficile à obtenir) de fluidité. De sorte que l’enjeu de son travail ne saurait se réduire à sa seule surface thématique, comme il le déclarait lui-même en 1997 dans un entretien à la Paris Review : « Si je me retrouve dans cette situation critique où quelqu’un qui ne connaît absolument rien à la poésie et ne s’y intéresse pas me demande : “Quel genre de poésie écrivez-vous ?”, j’ai tendance à répondre : “Eh bien, c’est plus ou moins autobiographique, basé sur des souvenirs.” Mais j’aimerais aussitôt préciser que ce n’est pas le contenu autobiographique en soi qui donne son sens à l’écriture. Ce qui compte, c’est l’impulsion de mise en forme [shape-making impulse], la manière dont émerge et converge une excitation à l’intérieur d’une totalité [the emergence and convergence of an excitement into a wholeness]. »

 

         La manière dont le poème — au-delà de son contenu thématique — se fait le lieu d’une « excitation » parcourant comme une onde la totalité qu’elle anime, signe sa proximité avec la musique. Nombreuses sont les pièces qui dans 100 poèmes tracent explicitement ce parallèle, et dès leur titre : « La note offerte », « Singing School », « La maison du chanteur », « Chanson », « Chanson d’aventure », ou encore « En rythme ». Ce dernier poème, qui clôt l’anthologie, fut écrit par Heaney seulement 10 jours avant sa mort, pour sa petite-fille qui venait de naître. L’aspect autobiographique de la poésie et la recherche formelle qui la caractérisent, loin de s’y opposer, forment les deux éléments d’un rite, accompagnant le passage du néant à l’être (« Écoutant un air de Bach / Je t’ai vue d’ici vingt ans ») et de l’être au néant (« Il ne m’en reste pas autant »), dans la légèreté d’un chant parfait : « Mais reprenons notre danse / En cadence et en silence ». Il est intéressant, à ce propos, de remarquer que quelques pièces des 100 poèmes proviennent de recueils déjà traduits par Patrick Hersant en 2005, de sorte que l’on peut comparer l’évolution de son travail sur vingt ans. Loin d’avoir repris ses versions telles quelles, en effet, il semble les avoir remaniées dans l’optique d’incarner une voix moins intellectuelle, à la fois plus terrienne et justement, plus musicale. S’appuyant désormais souvent sur un alexandrin souple (mais seulement exceptionnellement sur la rime) pour rendre le pentamètre ïambique, il fait ainsi honneur dans 100 poèmes à ce que Heaney pointait dans le même entretien à la Paris Review comme le « droit du poète — et du poème — à la mélodie [tune], en dépit du monde a-mélodique [the tunelessness of the world] qui les entoure. » Et pour le dire avec les Glanmore Sonnets :

 

Afflux de sensations surgies de leur tanière

Mots presque devenus des choses que l’on touche,

Tels des furets échappés de leur noir clapier […]

 

 

 

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