Harmonica, etc. - Guillaume Decourt par Christophe Stolowicki

Les Parutions

7 mars
2026

Harmonica, etc. - Guillaume Decourt par Christophe Stolowicki

Harmonica, etc. - Guillaume Decourt

 

 

Pourquoi des poètes ? demandait le nazi Heidegger. À la question docte et sotte parce que plurielle, Guillaume Decourt, né en 1986, répond au singulier par son art qui renouvelle la poésie au diapason d’un temps particulièrement hostile. Salubre, voire salutaire. Son recueil Lundi propre (2023) récompensé par le prix Max Jacob et celui de l’Académie française.

 

Je l’ai connu à ses débuts d’écrivain quand, fils d’ambassadeur aux parents séparés, il menait une vie précaire de pianiste professionnel, où « entre la Juive et la Grecque » son cœur balançait. La Grecque Vassiliki l’a emporté haut la main et les cœurs, il a même d’elle deux jumeaux dont il est le père attentif, les emmenant à l’école et, quand « il fredonne un blues après un lied » qui rime avec « polaroid », jouant pour eux de l’harmonica cas par cas. Variant ainsi les harmonies, tempos, structures de ses poèmes qui tiennent sur le long cours une juste mesure entre la prose la plus prosaïque, infiltrée sans scrupule de tous les américanismes usuels, et son art raffiné de rhapsode, aux limites du chant.

 

Tout en huitains d’octosyllabes, dizains de décamètres, neuvains neuvaines et d’heptamètres trois strophes et demie, est le comble du chant. En regard, des sonnets outrepassent, dans l’entrelacs inédit de leurs strophes, tout ce que des contemporains ont tenté avant lui – l’envoi réduit en général à un seul vers, de reprise souvent, sans omettre pour reprendre ses marques un sonnet de facture classique. Le classique et le jazz vibrent à l’unisson, d’une musicalité qui avait disparu depuis le bon Guillaume, l’ancêtre de Decourt, celui qui a inventé le mot surréalisme dont on l’a dépouillé. Tel un refrain, ou un standard de jazz transparaissant sous la touche de Bill Evans, le blanc entre tous qui a intériorisé le swing du hard bop. Le classique et le jazz vibrent à l’unisson, comme dans celui d’Enrico Pieranunzi. Ou la juste mesure des anciens Grecs, métron, traduite aux échos du grec moderne dans cette poésie calibrée.

 

La relèvent les rimes les plus outrecuidantes, les plus tordues, les plus raffinées, à l’instar d’un Houellebecq accordant droits de l’homme avec wagons Alsthom. Quand « ne mouille pas tes yeux » (« petite sœur ») rime avec « Le clown est seul ami de Dieu », « Mendelssohn » avec « personne » , maldonne » et « madone », « Marrakech » avec « dépêche », « assis » avec « taxi », « comme on n’en fait plus » avec « l’oreille absolue »,  il va de soi que les alexandrins, de toute leur structure la plus prosaïque, ne se laissent décomposer par aucune césure, et que les vers ne connaissent d’autre ponctuation que l’enjambement. À peu d’exceptions près toutes diérèses ouvertes, et sans jamais aucun vers mâché.

 

Fils d’ambassadeur, notamment en Israël, il a de son enfance le voyage dans le sang, exfiltrant à présent le français d’une myriade d’accents, Paris – Athènes, Paris – New-York et les routes semées de motels des États-Unis à sa main comme le métro parisien.

 

Harmonica, etc. : le titre le plus anti-titulaire jamais conçu, surtout pour un recueil de poèmes.

 

Sans l’ombre d’une provocation sinon son reflet dans une vitrine, mais démultiplié par un naturel tranchant sur les séculaires habitudes de la poésie, Guillaume Decourt s’inscrit, surtout dans ce dernier recueil, comme le chantre de son siècle célébrant la société de consommation tant des substances les plus usuelles, « nuggets […] / Au McDonalds de Denfert à minuit », « frites du snack », « un Coca », « Le Parisien […] ouvert / Sans aucun dégoût » ou « Lino Ventura dans L’Armée des ombres » que des « brogues Weston » ou  « une TAG Heuer […] / Plus élégante qu’une Rolex Daytona / Plus moderne qu’une Breitling Navitimer »,  comme seul un poète. Gardant sur ces matières lavées de toute suspicion un regard de nouveau pauvre, non de fils de famille. « Foutre le camp » faisant grand bon ménage avec les mots rares qui appellent le dictionnaire.

 

« La lune semblait si proche cette nuit-là // Que nous aurions pu nous y rendre à bicyclette » – c’est le grand enjambement, de voyageur sublunaire, qui rend la distance parcourue. « Plus un pianiste prend de l’âge / Plus il ralentit le tempo », écrit du fond des temps un artiste contemporain. Qui m’a sauté aux yeux, comme l’homologue de Guillaume Decourt ? je vous le donne en mille, aucun peintre mais le photographe Robert Doisneau, nostalgique de la France profonde, parisien en gageure faisant couper, sur une route de campagne poitevine, son traditionnel Ruban à la mariée, suivie de son cortège (1951).  

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