Les Mille et une nuits de Galland par Christophe Stolowicki

Les Parutions

4 févr.
2026

Les Mille et une nuits de Galland par Christophe Stolowicki

Les Mille et une nuits de Galland

 

 

D’entrée Les mille et une nuits sont des histoires fort lestes que Galland gaze, édulcore, dont il atténue la crudité mieux que Sade, quand il en prend le parti, ne met une sourdine à la sienne. Sade noie son vin dans des volumes d’eau, alors que Galland n’ajoute que le strict nécessaire à ajouter comme à tout vin hellène. Ce sont des contes pour dames que les hommes peuvent lire eux aussi. Ils ne s’en feront pas faute, certains passionnés, épris jusqu’au fond de lettres, tels Stendhal ou Proust, comme si les coups de lime, voire de rabot, dégageaient, déglaçaient leur quintessence. Traduits par Mardrus, qui pourtant rétablit l’original jusque dans ses redondances textuelles, ils ne produisent pas cet effet.

 

La flèche n’atteint-elle pas mieux sa cible de la passer de plusieurs coudées ?

 

Les mille et une nuits de Galland sont un comble de littérature française, non à une acmé mais à son étiage.

 

Peut-être faut-il ce code, cette décence en son essence, pour que deux civilisations aussi éloignées se rejoignent. Comment peut-on être persan ? Nous ne le comprenons que dans cet entre-deux langues. Comment puis-je être moi ? Je n’ai commencé à le comprendre que par le truchement du polonais rappris sur le tard.

 

Le principe même de l’enchaînement de ces contes, dont on ignore l’auteur, connaîtra dans les temps récents une fortune éditoriale prodigieuse : le suspens du polar qui jamais n’égalera celui des Mille et une nuits, d’une menace de mort imminente. Le feuilleton se décompose non en traits de sang mais de menace – ce qu’un sadien contemporain garde des sévices figurés par Sade.

 

De réveil en réveil j’ai adopté cet enchâssement et m’y fie.

 

Un suspens qu’à la fin de la première nuit la sultane fait juste traîner le peu qu’il faut, comme s’attarde un rêve de toute son haleine…

 

À ma vie je donne les points de suspension qu’ont si bien réussi dans des romans Colette, Céline, Sollers.

 

Et aussitôt, dès que le sultan accroché par la curiosité retarde d’une première journée la mise à mort, s’enclenche une mise en abyme, le premier conte calqué décalqué de la situation de la sultane. Quand la menace relâchera, Shahriar ayant résolu sans le dire d’accorder un mois ou deux à Shéhérazade, les contes ouvriront plus large leur filet symbolique qui happera d’insolites trésors dans ses mailles, le roman se poursuivant de récit en récit comme une vie remonte de rêve en rêve.

 

Ici l’on épouse souvent sa cousine, les mariages volontiers consanguins sinon incestueux comme ceux de pharaons ; nous sommes en des temps fonctionnellement antérieurs à la tragédie d’Œdipe et à la naissance de l’Occident.

 

Récits dans le récit, de récif en récif nous découvrons la mer.

 

Faire périr l’innocent et sauver le coupable, ou déjouer les accusations mensongères, d’imbroglio en embrouillamini égarer le lecteur dans un inextricable fouillis dont il sera tiré de justesse pour aussitôt plonger dans un nouveau réseau d’intrigues entrelacées – le début des mille et une nuits tire salve sur valve sur rave partie pour que pas un instant l’attention ne relâche, fil après fil pour tisser une cotte de maille qui préserve la vie de la narratrice. Les récits d’envergure, les rêves profonds ne pourront venir que lorsque le sultan Shahriar sera ferré. Se constitue un modèle du romanesque qui nourrira nos plus grands romanciers, Stendhal, Proust. La littérature française de prose prend dans l’Orient son accent le plus français. Les mille et un romans de Balzac dont le principe de mise en réseau a inspiré Proust, et avant lui Zola, se décanteront, et de leurs eaux mêlées s’élèveront, telle la suite de voyages de Sindbad le marin, ou Histoire d’Aladin, ou la lampe merveilleuse, les jets d’eau célèbres s’entrecroisant des côtés de Swann et de Guermantes où judéité et aristocratie se rejoignent si l’on passe par derrière la maison. La littérature française, tel un roman des mille et une nuits, demandera près de deux siècles pour écarter, nouer ses jets d’eau jusqu’en leur gerbe finale à l’hôtel du prince de Guermantes et jusqu’en son temps retrouvé.

 

Les Mille et une nuits testent à présent (au premier tiers) une nouvelle manière, inverse, opposée, celle de pousser la patience du lecteur à bout (Histoire que raconte le tailleur, celle d’un barbier insatiable bavard, babillard indécrochable), Shéhérazade a suffisamment ferré le sultan pour se le permettre. Traduit en français contemporain, c’est une façon d’explorer les limites du roman en inversant le suspens et le principe de la narration. Il suffit de s’en imprégner pour ne plus supporter l’esquisse d’un polar.

 

 

 

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