Cécile Guivarch - Je dis/Mon fils par Christophe Stolowicki

Les Parutions

24 juin
2026

Cécile Guivarch - Je dis/Mon fils par Christophe Stolowicki

Cécile Guivarch - Je dis/Monfils

 

Ton cœur bat dans ce ventre où dort le double sexe (Illuminations). Notre époque a renié Rimbaud.

 

Quand un Journal, écrit avec la grande simplicité de prosaïque poète que Cécile Guivarch déploie de livre en livre, prend à la gorge (aux reins, à la tête), on ne peut pas simplement en rédiger la recension – je ne peux que répondre. Quand la génétique, que l’on est forcé d’évoquer, n’est plus que gêne et tics.

 

« il s’est retenu d’aller aux toilettes / pour ne pas aller dans celles des filles » [...] En 6ème les filles ne voulaient pas qu’il rentre dans les toilettes / Des journées entières à se retenir »

 

« 08/09/23 / Au lycée ils utilisent le bon prénom / Le nouveau prénom ». La détresse sociale d’une vie trans – mutée enfin, muée enfin, au bout (social) d’années d’épreuve pour Neven (prénom breton bisexué). Je passe les péripéties d’état-civil.

 

« Mon enfant de dix-sept ans a fait son coming-out il y a un an / Presque jour pour jour ». Oui, en grasses, Cécile ne peut s’y soustraire, le mot étatsunien nous est infligé comme une (dé)civilisation nous est imposée. Loin le temps où César, ce héros à la langue aussi simple que celle de Cécile, un latin pour débutants, était le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris, ainsi que le surnommaient ses soldats qui ne l’en admiraient pas moins.

 

Plongée de but en blanc dans un environnement psychiatrique chargé de vilains mots de spécialiste, ballottée de psy en psy, presque toutes des femmes, la plupart exécrables, hérissées d’idéologie et prenant la mère en otage contre son enfant (« les psys voulaient l’autoriser à être fille à l’âge de treize ans », telle autre lui barrant le front du mot deuil, ici particulièrement inapproprié), Cécile est bouleversée par la découverte de l’androgynie de son enfant (« J’ouvre mon cœur au ciel / Espérant que battre l’air de mes bras /Fasse entrer l’air », ou « J’arrondis les angles / Afin qu’ils ne blessent personne »), narrant un rêve où elle essaie de se faire pardonner de n’avoir rien vu venir – jusqu’à mettre son écriture en cause, dire à une amie que « le sujet mérite un récit – un roman » alors que le poème précédent dit exactement le contraire : « On pourrait croire que les gens ne lisent pas assez de poésie », suivi des citations de quelques vers happés dans le métro, premiers poèmes parfois stupéfiants d’à-propos.

 

Il est des exceptions d’intelligence et d’humanité parmi les psys, dont celle qui a pris enfin Neven en charge, et Cécile Guivarch peut entrer dans le vif du sujet, celui que de Sans Abuelo Petite (2020) à Sa Mémoire m’aime (2023), en passant par Cent ans au printemps (2021) elle ausculte de recueil en recueil tandis que « Le cerveau [...] Comme un disque qui se raye / Toujours sur le même passage ». De Renée l’ancêtre maudite, le secret de famille emblématique traqué par la vertu d’internet sur deux siècles de registres paroissiaux par une Cécile têtue, au traumatisme majeur remontant à une toute proche aïeule née espagnole, remariée underneath, qui « disait qu’elle aurait préféré être un garçon / Elle aurait aimé n’avoir que des garçons » et dont la vie s’achève sur un Alzheimer tandis qu’est composé ce Journal, une psy comprenant enfin que « dans votre famille il ne fallait pas naître fille » – la fêlure de Neven est inscrite dans sa mère – une plage d’apaisement entre deux déchirures.

      

Le Journal poème s’achève sur la prescription d’hormones par un endocrinologue, après mûre réflexion. Effets seulement sur la pilosité et la voix, Neven peut porter la barbe. Sans la mutilation que la même démarche entraîne pour l’autre sexe.

 

Une version contemporaine du tragique est là.        

 

 

 

 

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