Christophe Stolowicki – Les deux premiers romans par François Huglo
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Les livres sont comme ces bouteilles qui peuvent gagner beaucoup, ou tout perdre, à être « oubliées » quelques années en cave. Les deux romans de Christophe Stolowicki, OU l’Impunité et Le harem vertical, ont été publiés à la charnière des années 70 et 80, dont ils gardent le parfum tout en s’inscrivant dans une tradition sadienne : Klossowski, Bataille, et surtout Pasolini. Car l’impunité visée par le titre du premier roman est, comme dans Salo, celle des anciens nazis : « SS in Uruguay », chantait Gainsbourg dans son concept album « Rock around the bunker ». La provocation, dans les romans comme dans l’album, « c’est la pudeur des sentiments. / maquillés outrageusement / rouge sang » : « les dessous chics ». Le couple Gainsbourg-Birkin apparaît d’ailleurs en rêve dans le second roman. Depuis, la censure ouverte ou implicite s’est obstinée à confondre le nom et la chose, l’homme et l’œuvre, le fantasme et l’acte, la fiction et la réalité, le second degré et le premier. L’humour, noir surtout, est devenu délit. Mais Le harem vertical fut réédité au format numérique à l’insu de l’auteur par un organisme dépendant de la Bibliothèque nationale, « dans le cadre d’un contrat entre la librairie numérique Numilog et la société FeniXX, chargée de la diffusion des livres indisponibles du XXe siècle ». Passage du « sous le manteau » au « de derrière les fagots » ?
Comme chez Sade, il y a mise en scène : « la cruauté figurée, ses décors et symboles, les chairs fuyantes fixées à point et les souffrances comédiennes, sont plus érotiques que la cruauté effective, les chairs révulsées et les cris dissonants ». Cadrage : « —Je bande mieux à découper la vie, ricanait Pierre, à n’en montrer que les parties, l’érotisme ». Métonymie ? D’où le fétichisme. « À l’amicale des anciens élèves d’Auschwitz, sous le haut patronage de Jacques-Adolphe. J’arbore au cou le nœud de velours noir des volontaires de l’extermination. Les plaisanteries classiques claquent, pétards mouillés, on arrache son nez postiche au kapo. Les SS sanglés de cuir violacé et armés de la panoplie complète distribuent champagne et petits fours. Le Crépuscule des Dieux hoquette en opéra-bouffe ». Comme Gainsbourg, Stolowicki surenchérit sur l’horreur nazie pour la conjurer en la ridiculisant. Sous la caricature, la litote. Le titre OU l’Impunité éclaire une scène où nazis et révolutionnaires échangent leurs rôles : « Le dernier carré des esclavagistes s’est retranché dans un eldorado de pauvreté entretenu par la Banque Mondiale pour effrayer les peuples en voie de sous-développement. Y sévissent Borman, Mengele et autres dinosaures nazis, quelques mafiosi libérés contre rançon par le FBI, des colonels nègres détrônés ». Un commissaire du peuple débite son catéchisme, qui justifie l’impunité : « C’est le système capitaliste de répression et de profit qui est responsable de vos crimes. Comme Sade, vous avez abusé du système par sens historique inconscient ». Nous avions lu dès les premières pages : « je prostituais par libéralisme automatique ».
Se moquant des « tics, modes et discours » du théâtre germanopratin, les répliques rappellent souvent l’autodérision de celles de Claire Brétécher dans le Nouvel Obs : « —Tes premiers pieds, tu les as pris avec des filles ? —Ouais. Ouais ouais. Pieds très limités, parce que catho et tout, superculpabilisée machin-machin ». Ou : « Et puis ça a été très très vite, je me suis retrouvée à poil, et j’me dis : bon, ben merde, c’est de ta faute, t’avais qu’à pas commencer, et puis crac, tu vois ». et surtout : « Faut le temps qu’y s’défrustrent pour comprendre. —Sans illusion de puissance, y s’défrustreront jamais ». ¨L’hebdo officiel de la gauche d’une époque et de ses « frustrés » reparaît dans Le harem vertical : « je pêche sur le Boulevard une ondoyante snob de gauche comblée de tout plein de cop’s au Nouvel Ob’s. J’ai bon espoir, je lui offre mon premier livre ». Mais « le phallocrate l’ennuie, le pornographe la dégoûte, tchao ».
Le couple central, Coco-Tonton, alias Christophe, passe d’un roman à l’autre. « Coco, son nom de jeune fille est Joëlle. Tonton, son nom de jeune homme : Christophe —me baptisa maman, camouflant le Juif ». Duo devenu trio : « nous coco & moi avons rencontré Fabrice (157) en petit autostoppeur blond détrempé, vite à emmener au château ». Coco « me le féminise sans l’efféminer : un vrai garçonnet à retrousser, jamais ne le maquille ». Il « tire la chasse d’eau, avance en sifflant Unisexe de Patrick Juvet ». Les nombres écrits entre parenthèses sont ceux d’un catalogue : le « harem premier » de pépère, qui « couche ses conquêtes » sur un bloc, qu’il « recopie » pour Coco « au propre en jubilant dans un cahier aux pages numérotées ». Sa genèse : « Seul, je collectionnais. Je feuillette à l’automne les lamelles des champignons bénins, opuscules hermétiques, le grand livre de photos polychromes des rapaces diurnes, et je parcours le pense-bête où j’épinglais les filles séduites ou piégées, les garçonnets abusés. Une désignation sommaire, un numéro, hameçons du ressassement à plaisir. Le harem vertical ». La collection est une forme du fétichisme. Michel Valprémy parlerait de « petit trésor », de « reliquaire ». De détails, la mémoire collectionneuse, étagée (verticale) tire des croquis à la Balthus : « Coco s’étire, prise en levrette par le soleil du soir ». « Cuisses jointes, orantes ». « La poitrine osseuse des mannequins à l’exquise silhouette »
Dès les premières pages apparaît Gérald, qui « a vidé sa tirelire, acheté un foulard à papa, une bouffarde à maman. Il a déniché ses comprimés, avalé une dose raisonnable. Si nous l’avions volé, il vivrait ». Mais « peu avant sa mort, Gérald a dessiné un cœur unissant Coco et Tonton, transpercé par la flèche empennée classique, saignant à grosses gouttes qui alimentent une flaque ». Ce dessin figure en page de garde du second roman. Sur celle du premier, la photo du visage d’un jeune garçon surmonte, manuscrite, la réplique qui figure dans le roman : « Dis tonton, qu’est-ce que c’est le fétichisme ? » Une réponse, peut-être, tirée du second livre : « À l’inverse des clients de papa Freud et du bon docteur itou, je travestis l’angoisse en érotisme. Les rêves trahissent l’inavoué ».
Le procès des Fleurs du mal continue.