Guillaume Dreidemie - Ça dépend des jours par Étienne Vaunac
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Chez Guillaume Dreidemie, le monde ne précède pas son expression : n’existe que ce que l’on met en mots. Ainsi le frigo peut-il être un « cercueil blanc » ; ainsi le Christ peut-il être « un papillon » (c’est-à-dire une photo-souvenir). Et surprise : au bout de la langue, ce monde n’est autre que le nôtre. C’est là l’un des enjeux majeurs de la poésie : nous amener à voir le monde autrement (et à le lire autrement qu’avec notre langue ordinaire) tout en ne nous montrant que le monde que nous avons tous les jours sous les yeux. Ça dépend des jours est le journal d’un deuil, d’une perte, écrit dans une grande simplicité de moyens, mais ce qu’il dit est plus profond que cette seule apparence : il ne dit rien sur la disparition (qui ne regarde que très peu la poésie) ; il ne traite que de l’apparition de la perte. Là est l’un des hauts objets de la poésie qui depuis l’origine de la parole ne cesse d’affronter de multiples manières la fracture de l’être et de l’étant. Exister ne relève que de la séparation. Un très beau quatrain, renvoyant dos-à-dos deux incongruités (en regard du monde ordinaire), en est sans doute le cœur magmatique : « Je me suis perdue/dans la salle de bain/je ne savais plus/s’il fallait boire ou se noyer ». Exister, c’est ne pas : ne pas se souvenir, ne pas oublier ; ne pas mourir, ne pas vivre ; ne pas parler, ne pas se taire. Exister, c’est commencer avec la perte et la séparation. C’est en ce sens que le recueil touche à ce que la parole fait au monde : il n’y a qu’un pas de la validation à la validité. Parler d’une vieille femme dépossédée de la validation de sa langue (de sa mémoire, du sens des mots), c’est poser la question poétique de ce qu’est une langue invalide, qui mieux qu’une autre peut-être – parce qu’elle est réduite à des impressions, des vestiges de sensations – est à même le monde. Une âme – la grand-mère de l’auteur placée dans une institution spécialisée – perd son humanité (sa « tête »), mais, ce faisant, meurt à chaque aube pour devenir monde, et corps, matière (on pense à l’homophonie sur laquelle joue l’auteur entre « mère » et « mer »). « Je raconte la pluie », « Les jonquilles débordaient de mes hanches ». Identité du recueil et de sa protagoniste : écrire, c’est à chaque instant réapprendre sa langue, réapprendre ce que « la langue » veut dire, sensation par sensation.