Accompagner l'énigme par Pierre Drogi
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Rannou tape sur plusieurs clous – et la constellation tient !
François Rannou a en effet récemment offert aux lecteurs trois livres, publiés chez trois éditeurs différents, et formant une constellation de textes lisibles tout à la fois ensemble et séparément : Le Masque d’Anubis (Des Sources et des Livres, 2023), Ton corps est là ? (Bruno Guattari éditeur, 2025), Ce temps nôtre écru (La lettre volée, 2025). Les liens sont forts entre ces livres, même si les attaques des thèmes diffèrent, obsessifs de l’un à l’autre (la généalogie, la parenté, la transmission, la mort, l’amour), au point de permettre une sorte de portrait, émietté, de l’auteur.
Si nous essayions de les caractériser très globalement, Le Masque d’Osiris tente de prendre la mesure d’un accident personnel et d’en tirer les conséquences, se plaçant au cœur du nœud de relations qui lient un sujet aux autres, proches ou lointains. C’est peut-être le livre le plus intime des trois, le plus feutré et doux dans son approche. Il tient de la confidence.
Ton corps est là ? emmène le lecteur dans une exploration en apparence très large de la filiation, à travers d’ironiques développements anthropologiques, sociologiques ou généalogiques (parfois imaginaires) – mais il s’agit d’interroger aussi, à travers la recherche d’une identité lacunaire, le trou de l’absence. Il joue sur toute la palette de ces discours possibles et revisite des destins individuels dont le point de vue fut assigné, à ceux qui les ont endossés, par l’Histoire. La métaphysique s’abrite derrière. C’est comme une lettre ouverte aux accents à la fois tragiques et cocasses, satiriques par moments, qui tiendrait, de surcroît, un peu d’un « œuvre au noir ».
Ce temps nôtre écru s’appliquerait, ainsi que le précise la postface, à une vertébration concertée de l’espoir, à une construction volontaire de « ce qui tient », dans un monde de la déglingue. Son propos est peut-être plus distancié, plus enclin à puiser ses références à distance, avec des allusions historiques ou empruntées à l’actualité ou à la littérature.
*
En somme, quelqu’un tape à de nombreux endroits différents, ausculte sa voix à divers types d’étrangeté et de matières, coups répétés sur des supports différents et qui font entendre d’autres sons, d’autres résonances – de bois, de métal, de verre…
Hauteurs différentes, tirants d’eau différents des livres. Mais une énigme commune qui les lie et rejoint toutes les énigmes. Une « Grande énigme » en somme qui enveloppe, innerve toutes les énigmes de chaque poème. Et qui détermine peut-être leur écriture, est à leur source.
François Rannou parle à propos de ces livres d’architecture, d’érosion, de limon. Ils seraient à la fois bâtis, de façon très concertée, en faisant même intervenir les nombres dans leur composition, et séminalement en flux de l’un à l’autre.
Ce que j’en perçois, à ma lecture : le caractère extrêmement singulier et tranché de chaque texte, isolé, « situé » comme le réclamait Max Jacob, à la fois « dans le monde et hors du monde » ; explorations plutôt, coups de sonde dans l’Histoire, dans le temps et dans l’espace ; et après chaque poème, la surface se referme – lancé, caillou profond, reste l’énigme, au référent souvent enfoui. Le texte, porteur d’une confidence ? d’un secret, nous l’aura seulement fait pressentir, ou éprouver aussi fugacement que le passage d’un frisson.
« Moments », « vertèbres ». Rattachés par des fils, pas seulement thématiques ; en « facettes successives ».
Comment approcher cela (cette « Grande énigme », faite de la constellation des petites, dessinée par elle), me demandais-je ?
Mais n’est-ce pas le propos ? Ne serait-ce pas ainsi que l’auteur lui-même procède, confronté à « la plus grande énigme » : la conscience et le réel, toujours tenus en ligne de mire ?
Comment, alors, pour le lecteur, « accompagner l’énigme » ?
Je voudrais m’attacher à deux poèmes qui m’ont touché au vif par la puissance dont l’auteur les a chargés – et fournir ainsi deux pistes à cette courte enquête.
L’un des deux migre étrangement d’un livre à l’autre, dessinant un pont entre eux.
Un poème strictement identique apparaît en effet dans deux livres différents, et son dernier vers baptise même, par un rebond inattendu, le deuxième de ces livres.
On lit dans Le Masque d’Anubis, page 19, un poème, frappant par son caractère d’adresse, intitulé « Quel Lazare ? ».
Il faut mentionner que les titres figurent toujours après le texte dans la présentation commune aux deux livres concernés. Seul ce titre se trouve modifié dans la reprise du poème, page 52 de Ce temps nôtre écru. Le poème est intitulé cette fois : « De ce temps nôtre écru ». Le titre répète ici en écho le vers qui le précède, le faisant entendre deux fois – et une partie du même vers devient le titre du livre, promouvant ainsi le poème au rang d’épigraphe cachée – ou de signe livré à la sagacité du lecteur. Un titre en a remplacé un autre sans tout à fait le disqualifier, indiquant dans cette indécision une double direction et comme une diffraction possible de lecture.
Le poème en question « coiffe » ainsi deux livres de son ombre ou les cimente, souterrainement. Il hésite, côté Éros, entre l’expression d’un sentiment amoureux (traduit en soif desséchante, dans le sillage du Cantique ?) et l’apostrophe à un être cher qui serait en danger, du côté de Thanatos.
« La pluie sera le prix
sur tes lèvres aux trop fines
coupures il y aurait alors
aux chansons mélancoliques
les poissons abyssaux éclairant
des mots qui s’éloignent quelle
reviviscence pousse notre
haleine vers les champs
suspendus en vigies précaires
de ce temps nôtre écru »
Un autre poème pourrait également fournir, dans Ton corps est là ?, un nœud, ou un cœur à notre piqueture d’étoiles, en concentrant tous les enjeux de la triple tentative.
Je ressens en effet « Déviés par le vent » comme un point véritablement nodal, saisissant par sa densité, un de ceux qui me touche peut-être le plus par la superposition (l’enchevêtrement ? l’emmêlement) des expériences qu’il propose. Il est à la fois le plus singulier et le plus universel (dans sa défense du singulier).
Le titre, « Déviés par le vent », figure cette fois avant le poème et le texte est sous-titré entre parenthèses, assez mystérieusement, « (Sur Celan) », ce qui paraît en annoncer le thème. Une mention (« i. m. Guennadi Aïgui ») associe les deux poètes, avec une visée différente pour chacun d’entre eux : « objet » même de la parole, dont ou à propos duquel on va parler – ou mémoire portée comme une ombre accompagnatrice – on sait combien Aïgui se sentait lui-même proche de Celan – un peu comme on visserait précautionneusement des vertèbres pour « vertébrer » l’expérience.
Le texte unit donc Aïgui et Celan par une dédicace indirecte et légèrement asymétrique – où ne figure pas la mention « à » (à Celan, à Aïgui).
Il emporte avec lui, de biais, une donnée probablement autobiographique, la mort d’une mère, vers d’autres biographies particulièrement marquées par cette circonstance, notamment dans le cas de Celan, précisément, ou d’Aïgui – ce que François Rannou, naturellement, n’est pas sans ignorer.
La superposition de ces situations, de ces « positions de vie » (de ces déclinaisons ou déclivités, ou angles d’incidence de l’expérience singulière, dirait Celan), participe de l’étrangeté, du caractère énigmatique de la parole que situe le poème.
Ce poème qui invente le mot « aneige » dévie ainsi énigmatiquement un événement biographique sous-jacent vers d’autres événements comparables. Mais il le dépasse en en montrant le sans-mesure. En cela il court-circuite le « thème » ou le contourne. Il associe, il mêle, voire il embrouille, il confronte pour mieux les dénuder comme expérience-limite, plusieurs expériences, plusieurs vies en une constellation unique déportée par le vent, complexe mobile de paroles et de souffles.
Il emporte avec lui ce mot, « l’aneige », un mot tout à fait celanien d’esprit quand on l’associe à la perte de la mère, et aux conditions du camp – pour dire une douleur commune et incompréhensible-en-mots.
Dans les deux poèmes retenus (et traversés), commune fragilité : aux coupures des lèvres sèches, gercées, répondent à présent des rides d’un visage tendu vers l’autre et vers lequel on tend soi-même, suspendu dans l’adresse comme le sont ces deux poèmes « doubles », entre sentiment de l’affirmation incontestable et de la perte.
« S’il faut maintenant construire
un mot double
ce serait le dernier feu dans la
neige rabâchée
mottes retournées terre
mélangée à l’herbe dans
la neige qui
n’est plus que
l’aneige
froid aveugle sans douleur c’est
alors que
nous allions nous courber
l’illumination simple de
l’armoise: les mots
passés de toi
à moi
à travers les rides de ton visage
il a jailli sous la taie de
mes yeux glacés
mère
il se superpose au mien
il se reflète dans la paume de mon
aimée toujours
recherché
de paume en paume
comme ce mot double qui
brûle et m’oblige à traduire le
feu dans le feu ma
langue dans cette langue
nôtre malgré
tête
bêche
nous regardons les
nuages et le vent
toujours plus
haut »
